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AVANT CORNEILLE

Le Corneille du xvie siècle, c'est Robert Garnier. Sans doute le lieutenant criminel du Mans n'a pas le génie de Pierre Corneille ; mais il l'annonce et a plus d'un trait commun avec le poète qui le fera oublier. Comme lui, il imite, et imite trop Sénèque le Tragique; comme lui, sans dédaigner les Grecs, sans méconnaître les ressources nouvelles que la Bible et le moyen âge offraient à la poésie dramatique, il s'est attaché surtout à faire revivre l'ancienne Rome, avec son peuple de citoyens graves, un peu solennels, tels qu'on les voyait alors, héroïnes et héros cornéliens d'avance par la dignité de leur attitude et la virilité de leur langage. C'est Porcie, la femme de Caton, la fille de Brutus, c'est Marc- Antoine, César ou Cicéron, c'est Cornélie. Par malheur, la Cornélie, dédiée à M. de Rambouillet, capitaine des gardes, sénéchal et lieutenant pour Sa Majesté au comté du Maine, est précisément la plus faible des tragédies romaines de Garnier ; en dépit des éloges pompeux de Ronsard, d'Amadis Jnmyn, de Rémi Belleau, ce n'est qu'une reproduction affaiblie de la Porcie. L'action est nulle : c'est ainsi que chacun des deux premiers actes se compose d'une scène unique, sui-

1. Coste, Apologie de la Bruyère, p. 177. D'ailleurs, Corneille voyait souvent, soit à Rouen, soit à Paris, Brébeuf, que son frère Thomas, dans une lettre à l'abbé de Pure, compte parmi «les illustres amis » de sa famille. Brébeuf, remarque M. Ed. Fournier, était pauvre comme eux; leur amitié devint donc de plus en plus étroite, et l'auteur de Pompée pleura sincèrement la mort du traducteur de la Pharsale.

vie d'un chœur ; mais le style est souvent déjà celui de la tragédie, etplusd'un rapprochement s'impose entre Corneille et Garnier.

Acte I. — Dans un monologue interminable qui fait tout le premier acte, Gicéron se lamente sur les maux que cause la guerre civile, et supplie les dieux de tout faire retomber sur lui. On trouve là quelques vers dont Corneille s'est peutêtre souvenu dans la scène de la délibération :

Nous avons ces jours vu le gendre et le beau-père

Se combattre, ennemis

Nous avons subjugué Cartbage et la Sicile, Nous avons presque fait tout le monde servile Pour le seul appétit de commander partout,

Rome et la terre ensemble ayant un même bout

Quel droit eurent jadis nos avares ancêtres Aux royaumes d'Asie ? Etaient-ils héritiers Des Mèdes, des Persans, les monarques premiers? Qu'avaient-ils en l'Afrique, et la Gaule, et l'Espagne T Que nous devait Neptune en l'extrême Bretagne ? Ne sommes-nous larrons, cruels larrons du bien De tant de pauvres gens qui ne nous doivent rien? Qu'avons-nous aux trésors, aux libertés, aux vies De tant de nations par la force asservies, Dont les gémissements et les pleurs à tous coups Montent jusques aux dieux, pères communs de tous, Qu'ils vont importunant à leur juste vengeance Contre cette cité riche de violence ?

On jugera peut-être que ce réquisitoire contre les Romains est moins bien placé dans la bouche d'un Romain qu'il ne le serait dans celle d'un paysan du Danube ou d'un de ces rois qui> comme Ptolomée, las d'être esclaves, ont hâte d'abattre l'orgueil arrogant de Rome. Au monologue de Gicéron succède un chœur de Romains, qui termine le premier acte.

Acte II. — Cornélie se plaint à Gicéron de la destinée qui la poursuit; elle rappelle son double mariage avec Crassus et Pompée, et s'accuse d'avoir été « nopeièrement pestilente » à tous deux :

Ainsi suis-je la cause et du courroux des dieux El du trépas cruel qui te Bille les veux, Déplorable Pompée, ainsi je suis l'orage, La peste, et le flambeau qui La maison saccage. Mais ce ne sont les dieux, ni Crasse mon époui Qui pour tienne me voir me poursuivent jaloux.

C'est un malheur couvert, une sourde influence Que j'ai reçu du ciel avecque ma naissance *.

Se souvenant des lauriers suspendus autrefois à la « salade » de Pompée, ''Ile déplore sa mort obscure. Que n'a-t-il péri plu toi

Couché sur un monceau de hasardeux gendarmes ?

Ello appelle la mort à son aide, mais Cicéron lui défend de mourir: entre elle et lui s'engage un débat déjà tout cornélien d'allure :

CICÉRON

La mort vient assez tôt ; notre tour limité Ne doit, quoi qu'il envoie, être précipité.

CORNÉLIE

Peut-on précipiter une journée heureuse ?

CICÉRON

Quel heur attendez-vous dans une fosse ombreuse?

CORNÉLIE

De sortir d'un malheur qui, jour et nuit, m'étreint.

CICÉRON

Un magnanime cœur des malheurs ne se plaint.

CORNÉLIE

Un magnanime cœur ne peut vivre en servage.

CICÉRON

Nul humain accident ne dompte un grand courage

Ma tille, gardez-vous d'irriter le grand Dieu Qui met dans notre corps, comme dans un fort lieu, Notre âme pour sa garde, aiDsi qu'un sage prince Met garnison aux forts qui bornent sa province. Or, comme il n'est loisible, au déçu de son roi, D'abandonner sa place, en lui faussant la foi, Il ne faut pas aussi que cette place on rende, Qu'on sorte de ce corps, si Dieu ne le commande. On Tirait offensant, lui qui veut bien qu'ainsi Qu'il nous prête la vie, il la retire aussi.

Par malheur, après ce fier dialogue, un chœur médiocre termine le second acte, aussi vide que le premier.

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