‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 88 sur 420 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

Ce cœur ambitieux, qui par toute la terre 665

Ne cherche qu'à porter l'esclavage et la guerre, Enflé de sa victoire, et des ressentiments Qu'une perte pareille imprime aux vrais amants, Quoique vous ne rendiez que justice à vous-même, Prendrait l'occasion de venger ce qu'il aime, 670

Et, pour s'assujettir et vos Etats et vous, Imputerait à crime un si juste courroux.

PTOLOMÉE

Si Cléopâtre vit, s'il la voit, elle est reine.

PHOTIN

Si Cléopâtre meurt, votre perte est certaine.

PTOLOMÉE

Je perdrai qui me perd, ne pouvant me sauver. 675

PHOTIN

Pour la perdre avec joie, il faut vous conserver.

PTOLOMÉE

Quoi! pourvoir sur sa tête éclater ma couronne? Sceptre, s'il faut enfin que ma main t'abandonne, Passe, passe plutôt en celle du vainqueur.

PHOTIN

Vous l'arracherez mieux de celle d'une sœur. 680

Quelques feux que d'abord il lui fasse paraître,

Il partira bientôt, et vous serez le maître.

L'amour à ses pareils ne donne point d'ardeur

Qui ne cède aisément aux soins de leur grandeur :

Il voit encor l'Afrique et l'Espagne occupées 685

s'employait alors fréquemment dans toute la force de son sens étymologiquee irôjirT, pompa triumphalis, cortège du triomphateur, par suite, cérémonia triomphale ou simplement solennelle. Dans Nicomède (I, 1), Nicomède vantort le courage d'Annibal qui, par une mort volontaire, a évité « les spectacles pompeux » où les Romains voulaient faire figurer leurs ennemis vaincus.

66S. Imprimer a très souvent chez Corneille le sens d'inspirer ; c'est ainsi qu'il dit : « imprimer l'amour » (Agésilas, 125).

669. .Se faire justice à soi-même, comme le remarque M. Delaître, serait plus juste ici.

676. Avec joie, c'est un trait de caractère qui peint Photin tout entier.

677. éclater, briller, resplendir; ce mot se dit de tout ce qui frappe les yeux par son éclat. Ptolomée est lâche et bas, mais il a une passion, celle du pouvoir. De là ses défiances jalouses de Cléopâtre, qui, d'ailleurs, elle-même, ne cache pas son ambition ; de là le souhait qu'il forme quelques vers plus bas : il aimerait mieux céder le sceptre à César qu'à sa sœur.

684. C'est là une des idées que Corneille aime le plus à développer, surtout

Par Juba, Scipion et les jeunes Pompées;

Et le monde à ses lois n'est point assujetti

Tant qu'il verra durer ces restes du parti.

Au sortir de Pharsale un si grand capitaine

Saurait mal son métier s'il laissait prendre haleine, 690

Et s'il donnait loisir à des cœurs si hardis

De relever du coup dont ils sont étourdis.

S'il les vainc, s'il parvient où son désir aspire,

11 faut qu'il aille à Rome établir son empire,

Jouir de sa fortune et de son attentat, 69o

Et changer à son gré la forme de l'Etat.

Jugez durant ce temps ce que vous pourrez faire.

Seigneur, voyez César, forcez-vous à lui plaire ;

Et, lui déférant tout, veuillez vous souvenir

Que les événements régleront l'avenir. 700

Remettez en ses mains trône, sceptre, couronne,

Et, sans en murmurer, souffrez qu'il en ordonne :

Il en croira sans doute ordonner justement

En suivant du feu roi l'ordre elle testament;

L'importance d'ailleurs de ce dernier service 705

dans ses dernières pièces, où l'ambition refroidit trop la tendresse chez ses héros et ses héroïnes :

On se lasse bientôt de l'amour d'une femme ;

Mais la soif de régner règne toujours sur l'âme. (Pcrtharitc, Ul, 3.)

Laissons, seigneur, laissons pour les petites âmes

Ce commerce rampant de soupirs et de flammes. (Sertorius, I, 3.)

L'hymen des rois doit être au-dessus de l'amour. (Sophonisbe, V, 6.)

Un roi que son trône à d'autres soins engage

Doit n'aimer qu'autant qu'il lui plait Et que de sa grandeur y consent l'intérêt. (Agcsilas, III, 4.)

Un grand cœur doit être au-dessus de l'amour. (Ibid., IV, 1.)

Le trône met une âme au-dessus des tendresses. [Pulchérie, I, 1.)

Quand aux feux les plus beaux un monarque défère,

Il s'en fait un plaisir, et non pas une affaire.

Kt regarde l'amour comme un lâeiio attentat.

Dès qu'il veut prévaloir but la raison d'Etat. (Tite et Bérénice, V, 1.)

La tendresse n'est point de l'amour d'un héros. (Suréna, V, 3.)

C92. Nous ne connaissons que cet exemple de relever pris neutralement pour se relever, comme on dit relever de maladie. A part cette locution, relever de n'a [dus puère, au figuré, que le sens de dépendre de.

G03. « Vainc est peu usité, mais Voltaire est tellement aveuglé par la prévention et par son idée d'une prétendue barbarie qu'il déclare désagréable un son contre lequel il n'a aucune objection dans vin, nain, vingt, vint. » (M. Littré.)

fiOÏ). Lui déférant tout, lui accordant tout par déférence :

A vous déférer moins je croirais faire un crime. [AgéttilU, V, 3.)

703. C'est le testament de Ptolémée Aulétès dont on a déjà parlé dans la note lu v. 35, et dont Pompée avait été le dépositaire. II y léguait son royaume aux deux atnéa de ses enfants, Ptolomée Dionysos et Clèopàtrc, à condition qu'ils se marieraient et gouverneraient ensemble.

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