‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 98 sur 420 · ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II

C'est ce que de Pompée il vous fallait apprendre:

S'il en eût aimé l'offre, il eût su s'en défendre ;

Et le trône et le roi se seraient ennoblis

K soutenir la main qui les a rétablis. 820

Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire:

Votre chute eût valu la plus haute victoire ;

Et si votre destin n'eût pu vous en sauver,

César eut pris plaisir à vous en relever.

Vous n'avez pu former une si noble envie; 825

Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie ?

Que vous devait son sang pour y tremper vos mains,

Vous qui devez respect au moindre des Romains?

Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale?

Et, par une victoire aux vaincus trop fatale, 830

Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort,

La puissance absolue et de vie et de mort?

Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée,

La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée,

Et que de mon bonheur vous ayez abusé 835

Jusqu'à plus attenter que je n'aurais osé?

Voyez, dans notre édition de Cinna, la même idée exposée par Dion Cassius DaDS Sertorius, Aufide dit à Perpenna :

C'est mal vivre en Romain que prendre loi d'un homme. (1, 1.)

818. « Ce vers n'est pas trop intelligible; le reste fait un très bel effet. » (Voltaire.) « Le sens de ce vers n'a rien d'obscur, à ce qu'il nous semble. Pompée, qui avait fait Ptolomée roi, aurait pu être flatté de cette offre, qu'il eût regardée de la part de ce prince comme un sentiment de reconnaissance; mais il ne l'eût point acceptée : l'orgueil romain consistait à donner des couronnes et à les mépriser. » (Palissot.)

822. On ne peut s'empêcher ici de se rappeler le mot célèbre de Montaigne : « Il y a des pertes triumphantes à l'envy des victoires. » (Essais, I, 243.)

825. Former une envie ne paraît pas très français ; mais Corneille dit aussi : « former des craintes » (Sertorius, 489).

832. « Le sang patricien des Jules prend ici le dessus, et le mépris de César éclate pour ces rois, pour ces peuples vaincus, pour ces provinces enchaînées dont sa politique tirera pourtant un si puissant secours. Mais ce n'est pas la morgue sénatoriale qui dicte ces belles paroles, c'est la sévère équité romaine. C'est l'offense faite au citoyen que doit sentir vivement César. » (Desjardins, le Grand Corneille historien.) Il y a aussi sous le patricien, comme le remarque M. Merlet. le vainqueur indigné d'une perfidie dont la complicité, même apparente, déshonorerait son triomphe et le politique avisé qui repousse l'amitié suspecte des traîtres et des lâches.

834. Ergo in Thessalicis Pellseo feeimus arvis Jus gladio ? Vestris quxsita lieentia regnis ? Non tuleram Magnum mecum Romana regentem ; Te, Ptolemsee,feram? (Lucain. IX, 1073-76.)

835. La construction souffrirai-je cette puissance ... et que n'est plus admise aujourd'hui grammaticalement.

836. Attenter, se laisser entraîner à des attentats, à des tentatives ou entreprises excessives, sorte de latinisme :

L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter,

L'autre an desespéré qui peut trop attenter. (Polyeuctc, III, l.)

De quel nom, après tout, pensez-vous que je nomme

Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome,

Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront

Que sur tant de milliers ne fit le roi du Pont? 840

Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule

Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule,

Et que, s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant

Lui faisait de ma tête un semblable présent?

Grâces à ma victoire, on me rend des hommages 845

Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages;

Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur:

Si César en jouit, ce n'est que par bonheur.

Amitié dangereuse, et redoutable zèle,

Que règle la fortune, et qui tourne avec elle ! 850

Mais parlez, c'est trop être interdit et confus.

PTOLOMÉE

Je le suis, il est vrai, si jamais je le fus; Et vous-même avouerez que j'ai sujet de l'être. Etant né souverain, je vois ici mon maître:

838. Où, chez Corneille, tient souvent la place d'un relatif; voyez les v. 1325 et 197. — Trancher de, prendre des airs, jouer le rôle de; c'est ainsi que Corneille dit : trancher du généreux (Polyeucte, V, 1), trancher des entendus (Menteur, 863), trancher du roi (Nicomède, 749).

839. Ce mot de chef, pour tête, avait été employé par Corneille aux v. 598, 727 et 1372 du Cid. Scudéry l'avait critiqué, niais l'Académie avait jugé Scudéry « trop rigoureux » sur ce point.

840. Allusion à l'immense massacre qne Mithridate, d'abord vainqueur, fit faire des Romains dans toutes les villes de l'Asie, et auquel, dit-on, l'intègre Rutilius Rufus échappa seul.

844. « Cela est beau, parce que cela est vrai. Il n'y a là ni déclamation ni enfiure. » (Voltaire). Florus (IV, 2) nous montre César irrité contre Ptolomée pour les mêmes raisons : « Odium ipsius reyis qui Pompeii esedem partium fato, non Cxsari, dederat, haud dubie idem in ipsum ausurus, si expedisset. »

845. Corneille emploie volontiers rp'ùccs au pluriel, et dit, pur exemple: grâces au ciel (Clitandre, 025), grâces à ci'Assoucy ('Poésies diverses). On n'emploie plus guère, aujourd'hui, que le singulier.

Ncc fallerc vos me

Crédite viclorem : 7iobis quoque talc paratum Litturis hospitium ; ne sic mca colla gerantur Thessaliœ fortuna facit (Lucain, IX, 1081-84).

850. L'édition Régnier rapproche de ce passage ce vers bien connu des Pontiques d'Ovide (1, III, v. 10) :

Et cum fortuna statque caditque fides.

851. Auguste, accablant Cinna, observe M. Delaitre, a le même mouvement d'impatience méprisante :

Parla, parle, il est temps. — Je demeure .-tnpnle.

Seulement, iei. Ptolomée ne demeure pas ,. stupide », el BS réponse à César, pour être peu Qère, n'en est pas moins habile.

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