ACTE I, SCÊNIi III. V
Trop invincible obstacle , et dont trop raremen ( Triomphe auprès d'un père un vertueux amant !
STRATOMCE.
La digne occasion d'une rare constance ' !
PAULINE
Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. Quel(jue fruit qu'une fille en puisse recueillir, Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.
Parmi ce grand amour que j'avais pcjur Sévère ', J'attendais un époux de la main de mon père ; Toujours prête à le prendre ; et jamais ma raison N'avoua de mes jeux l'aimuble trahison : Il possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée; Je ne lui cachais point combien j'étais blessée ; Nous soupirions ensemble et pleurions nos malheurs ; Mais au lieu d'espérance il n'avait ([ue des pleurs ; Et , malgré des soupirs si doux , si favorables , Mon père et mon devoir étaient inexorables. Enfin je quittai Rome et ce parfait amant, Pour suivre ici mon père en son gouvernement; Et lui , désespéré, s'en alla dans l'armée Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée. Le reste, tu le sais. Mon abord en ces lieux Me fit voir Polyeucte , et je plus à ses yeux; Et comme il est ici le chef de la noblesse , Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse , Et par son alliance il se crut assuré D'être plus redoutable et plus considéré; Il approuva sa flamme , et conclut l'hyménée ; Et moi, comme à son lit je me vis destinée , Je donnai par devoir à son affection Tout ce que l'autre avait par inclination ^
' Slratonlce pourrait parler ainsi avant le mariage, mais non après j
' Parmi demande toujours un pluriel, ou un nora collectif. (V.) ' Rien ne parait plus neuf , plus singulier, et d'une nuance plus délicate. Quoi qu'on en dise , ce sentiment peut Ctre très-naturel dans une fcuiiiie sensible et honnête. Ceux qui ont dit qu ils ne voudraient de l'aullne ni pour lemme ni pour maîtresse , ont dit un bon mot qui ne dérobe rien à la beauté extraordinaire du caractère de Pauline. Il serait à souhaiter que ces vers fussent aussi délicats par Teipression que par le sentiment. A/Yection, inclination, ne terminent pas un vers heureusement. iVj
TjS polycuctk.
si tu peux en douter, jiige-Ie par la crainte Dont en ce triste jour tu me vois l'àme atteinte.
STRATONICE
Klle fait assez voir à ([uel point vous l'aimez.
Mais quel songe , après tout, tient vos sens alarmés?
PAULINE
Je l'ai vu cette nuit ce malheureux Sévère , La vengeance à la main , l'œil ardent de colère : Il n'était point couvert de ces tristes lambeaux Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux ; Il n'était point percé de ces coups pleins de gloire Qui , retranchant sa vie, assurent sa mémoire; Il semblait triomphant, et tel que sur son char Victorieux dans Rome entre notre César.
Aiirès un peu d'effroi que m'a donné sa vue , « Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due , « Ingrate , m'a-t-il dit , et , ce jour expiré , n Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. ■• A ces mots j'ai frémi, mon âme s'est troublée ; Ensuite des chrétiens une impie assemblée , P(tur avancer l'effet de ce discours fatal , A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. Soudain à son secours j'ai réclamé mon père ; Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère , J'ai vu mon père même, un poignard à la main , Entrer le bras levé pour lui percer le sein : Là , ma douleur trop forte a brouillé ces images ; Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages *.
' Il faut éviter ces le après les verbes. Juges-en ne serait pas moins dur. (V.;
' De tout point , brouiller des images, sont des termes bannis du tragique. Ra-ges ne se dit plus an pluriel, je ne sais pourquoi, car il faisait un très-bel effet dans Malherbe et dans Corneille. Craignons d'appauvrir notre langue Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de .Saint-Aulaire , mort à l'ige de cent ans , que ThOtel de Rambouillet .Tvait condamné ce songe de Pauline. On disait que, dans une pièce ■ lirélienne, ce songe est envoyé par Dieu mémo, et que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de Pauline, doit faire servir ce songe à cette même conversion; mais qu' lu contraire il semble uniquement fait pour inspirer à Pauline de la haine contre les chrétiens; qu'elle voit des chrétiens qui assassinent son mari, et qu'elle devait voir loul le contraire.
.... Des chrélicrii aijc i.Tipie assmiblée
ACTC I. SCÈNE III. 2âS*
Jf ne sais ni commeiU ni quand ils l'ont tué, Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué. Voilà <iuel est mon songe. ,
STRATOMCF,.
Il est vrai (ju'i! est triste ' ; Mais il faut que voire âme à ces frayeurs résiste : La vision , de soi , peut faire quel(iue horreur, Mais non pas vous donner une juste terreur, l'ouvez-vous craindre un mort, pouvez-vous craindre \m père Qui chérit votre époux , que votre époux révère, Et dont le juste choix vous a donnée à lui Pour s'en faire en ces lieux un ftirme et sur appui ?
P.\LLINE.
Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes;
A jeté Polyeucte aux pieds de i*in riv.'d.
Ce qu'on pourrait encore reprocher peiit-ôlre à ce song'^, c'esl (|ii'il ne sert de rien dans la pièce; ce n'est qu'un morceau de ilticlaiiiatiuii. Il n'en est pas ainsi du songe d'.\thalle , envoyé exprès par le Dieu des Juifs; il fait entrer .\thalie dans le temple pour lui faire rencontrer ce même enfant qui lui est apparu pendant la nuit , et pour amener l'enfaut même, te nœud et le dénoùment de la pièce ; un pareil songe est à la fois sublime, vraisemblable , intéressant, et nécessaire : celui de l'auline est à la véTité un peu hors-d'cruvrc , la pièce peut s'en passer. L'ouvrage serait sans doute meilleur s'il y avait le même art fjue dans Jthalie ; mats si ce songe de Pauline est une moindre beauté, ce n'est point du tout un défaut choquant; il y a de l'intérêt et du pathétique. On fait souvent des critiques judicieuses qui subsistent, mais l'ouvrage qu'elles attaquent subsiste aussi. Je ne salsflui a dit que ce songe est envoyé par le diable. (V.) — L'hôtel de Rambouillet avait évidemment turt. Ce n'est pas Dieu, c'est au contraire le diable qui, dans l'intention de l'auleur, envoie ce songe à Pauline pour lui faire haïr les chrétiens. C'est ce que Corneille fait dire expressément à N'éarque dans la première scène de ce premier acte , où il est question du même songe. Voltaire aurait dû se rappeler ce» ver» :
Et r»' songe , rrmpli dp noires visions , N'est pas le coup d'essai de ses illusions.
Le diable veut exciter Pauline à s'opposer au baptême de Pulyeucte, supposition qui n'a rien que de naturel dans une tragédie chrétienne. IP.)
' Cette naTveté fait toujours rire le parterre; je n'en ai jamais trop connu la raison : on pouvait s'exprimer avec un tour plus noble ; mais la simplicité n'est-elle pas permise dans une confidente? ses expressions Ici ne sont point comWiucs. .\ l'égard du songe, s'il n'a pas l'extrême mérite de celui d'.\thalic, qui fait le nremi de la iitêcc , il a le mérite de celui de Camille, il prépare. ;'V.)
260 POLYELCTE.
Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes , Et que sur mon époux leur troupeau ramassé Ne venge tant de sang que mon père a versé.
STRATOMCE.
Leur secte est insensée , impie , et sacrilège,
Et dans son sacrifice use de sortilège ;
Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels;
Elle n'en veut qu'aux dieux , et non pas aux mortels.
Quelque sévérité que sur eux on déploie ,
Ils souffrent sans murmure , et meurent avec joie;
Et, depuis qu'on les traite en criminels d'État,
On ne peut les charger d'aucun assassinat.
PAULINE
Tais-toi , mon père vient.