‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 176 sur 386 · ACTE II, SCÉXL II. «I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÉXL II. «I

SÉVÈKE.

Ail ! niaiîaiiie , excusez une aveugle douleur Qui ne connaît plus rien que l'excès du mallieur : Je nommais incon>tance, et prenais pour un crime, De ce juste devoir l'effort le plus sublime. De ijràce , montrez moins à mes sens désolés La grandeur de ma perte et ce que vous valez ; lit, cacliant par pitié cette vertu si rare, Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare. Faites voir des défauts qui puissent à leur tour Affaiblir ma douleur avecque mon amour.

PAILINE.

Hélas ! celte vertu , quoique enfin invincible , Ne laisse que trop voù- une âme trop sensible. Ces pleurs en sont témoins ' , et ces lâches soupirs Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs : Trop rigoureux effets d'une aimable présence ' Contre qui mon devoir a trop peu de défense ! Mais si vous estimez ce vertueux devoir, Conservez m'en la gloire, et cessez de me voir. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte; Kpargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte ; Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens , Qui ne fout (pi'irriter vos tourments et les miens.

SÉViRE.

Que je me prive ainsi du seul bien (pii me reste!

l'AULlMi.

Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.

sÉvi;nE.

Quel prix de mon amour ! quel fruit de mes travaux '.

l'ALLINE.

C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.

SÉVÈllE.

Je veux mourir des miens ; aimez-en la mémoin;.

' Ils en sont la preuve. Sévère est tcinoin; mais témoin peut signifier preuve. (V.)

' D'une aimable présence est une expression d'idylle. Moniiiic, len exprimant le même sentiment, dit :

Je verrais en secret mon âme déchirée Revoler vers le bien dont elle est séparée.

Plus une situation est délicate, plus l'expression duit I èlr*; .V.i

27S POLYEUCTii;.

PAULINE

Je veux guérir des miens; ils souilleraient ma gloiie.

SÉVÈKE.

Ah ! puisque votre gloire en prononce l'arrêt, Il faut que ma douleur cède à sou intérêt. Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne ? Elle rac rend les soins que je dois à la mienne. Adieu : je vais cherclier au milieu des combats Cette immortalité que donne un beau trépas , Et remplir dignement , par une mort pompeuse , De mes premiers exploits l'attente avantageuse ' , Si toutefois , après ce coup mortel du sort , J'ai de la vie assez pour chercher une mort ^.

PAUUNE.

Et moi , dont votre vue augmente le supplice , Je l'éviterai même en votre sacrifice ; Et , seule dans ma chambre enfermant mes regrets, Je vais pour vous aux dieux faire des vœux secrets.

SÉVÈRE

Puisse le juste ciel , content de ma ruine, Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline!

PAULINE

Puisse trouver Sévère , après tant de malheur. Une félicité digne de sa valeur !

SÉVÈRE

Il la trouvait en vous.

PAULINE

Je dépendais d'un père ^.

SÉVÈRE

O devoir qui me perd et qui me désespère ! Adieu , trop vertueux objet , et trop charmant.

PAULINE

Adieu , trop malheureux et trop parfait amant ^.

' Rend les soins , mort pompeuse, etc., tous mots impropres. (V.)

» Ces pensées affectées , ces idées plus recherchées que aat'UrcUes étaient les vices du temps. (V.)

^ Ces sentiments sont touchants ; ce dernier vers convient aussi bien •i la tragédie qu'à la comédie, parce qu'il est noble autant qjie simple; il y a tendresse et précision. (V.)

1 Ces vers-ci sont un peu de l'églogue : cette scène ne contribue en rien au nœud de la pièce ; uiais elle est intéressante par elle-même.

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