ACTE 1 , SCt>'E m
PTOLOMÉE
Quoi ! d'un frivole espoir déjà préoccupée , Vous me parlez en reine en parlant de i'onipée; Et d'un faux zèle ainsi votre orgueil revêtu Fait agir l'intérêt sous le nona de vertu ! Confessez-le, ma sœur, vous sauriez vous en taire, >"était le testament du feu roi notre père ' : Vous savez qu'il le garde.
CLÉOPATRE
Et vous saurez aussi Que la seule vertu me fait parler ainsi , Et que , si l'intérêt m'avait préoccupée , J'agirais pour César et non pas pour Pompée. Apprenez un secret que je voulais cacher , Et cessez désormais de me rien reprocher. Quand ce peuple insolent qu'enferme Alexandrie Fit quitter au feu roi son trône et sa pairie , Et que jusque dans Rome il alla du sénat Implorer la pitié contre un tel attentat , il nous mena tous deux pour toucher son courage » Vous assez jeune encor, moi déjà dans un âge Où ce peu de beauté que m'ont donné les cieux D'un assez vif éclat faisait briller mes yeux. César en fut épris, et du moins j'eus la gloire De le voir hautement donner lieu de le croire; Mais , voyant contre lui le sénat irrité , 11 fit agir Pompée et son autorité.
Ce dernier nous servit à sa seule prière , Qui de leur amitié fut la preuve dernière : Vous en savez l'effet , et vous en jouissez. Mais i)Our un tel amant ce ne fut pas assez :
' y'i'tait esl une expression du slyle le plus familier, cl prise encore du barreau. Le /eu roi notre père, deux fois répété, n'est pas d'un .stjle asseï cbâitlé. Ces façons de parler ne sont plus permises. La poésie ne doit pas être enflée , mais elle ne doit pas être trop familière ; c'est une observation qu'on est obligé de faire souvent. C'est un défaut trop grand dans cette pièce que ce mélange continuel d'enflure et de familiarité. (V.)
' Quand on parle du courage de César, on entend toujours sa valeur, lais ici Cléopâtre entend son âme, son cœur. Le mot Je courage était entendu en ce sens du temps de Corneille, nous avons vu que Felii dit a Pauline, Ton courage était bon- (V.J
340 1»0MPÉE,
Après avoir pour nous employé ce grand homme,
Qui nous gagna soudain toutes les voix de Rome,
Son amour en voulut seconder les efforts ' ,
Et , nous ouvrant son cœur, nous ouvrit ses trésors * :
Nous eûmes de ses feux , encore en leur naissance ,
Et les nerfs de la guerre , et ceux de la puissance ^ ;
Et les mille talents qui lui sont encor dus
Remirent eu nos mains tous nos États perdus.
Le roi , qui s'en souvint à son heure fatale ,
Me laissa comme à vous la dignité royale ,
Et , par son testament , il vous flt cette loi
Pour me rendre une part de ce qu'il tint de moi.
C'est ainsi qu'ignorant d'où vint ce bon office,
Vous appelez faveur ce qui n'est que justice,
Et l'osez accuser d'une aveugle amitié.
Quand du tout qu'il me doit il me rend la moitié.
PTOLOMÉE
Certes , ma sœur, le conte est fait avec adresse.
CLÉOPATRE
césar viendra bientôt, et j'en ai lettre expresse* ; Et peut-être aujourd'hui vos yeux seront témoins De ce que votre esprit s'imagine le moins. Ce n'est pas sans sujet que je parlais en reine. Je n'ai reçu de vous que mépris et que haine ; Et, de ma part du sceptre indigne ravisseur, Vous m'avez plus traitée eu esclave qu'en sœur ; Même, pour éviter des effets plus sinistres, 11 m'a fallu flatter vos insolents ministres , Dont j'ai craint jusqu'ici le fer ou le poison. Mais Pompée ou César m'en va faire raison , Et, quoi qu'avec Photin Achillas en ordonne, Ou l'une ou l'autre mam me rendra ma couronne.
' En se rapporte évidemment à Pompée , dont César voulut sccondot les efforts après que Pompée , à sa prière , eut employé son crédit en faveur de Plolémée et de Cléopâtre. (P.)
2 Ouvrir son cœur et ses trésors semble un jeu de mots. (V.)
3 J\'ous eûmes de ses /eux les nerfs de la guerre. Cette expressioD n'est pas française : l'idée est plus répréhensible que l'expression. Due femme ne se vante point ainsi d'avoir un amant. (V.)
* Cette scène eCit été bien plus belle , si Cléopâtre n"eùt fait parler que sa fierté et sa vertu , et si elle ne se fût point vantée que César était amoureux d'elle. J'en ui lettre expresse. Style familier. V.j