‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 289 sur 386 · ACTE II, SCENE Y. PO · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE Y. PO

DORAME.

Elle est de fort bon Heu , mon père ; et pour son bien , S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite...

CÉROXTE.

Sachons , à cela près , puis<iue c'est chose faite. Elleseo^mme?

DORANTE

Orpluse; et son père, Armédon.

GÉROUTE.

Je n'ai jamais ouï ni l'un ai l'autre nom. Mais poursuis.

DORANTE

Je la vis presque à mon arrivée.

Une àme de rocher ne s'en lût pas sauvée , Tant elle avait d'appas, et tantson œil vainqueur Par une douce force assujettit mon cœur! Je cherchai donc chez elle à faire connaissance ; Et les soins obligeants de ma persévérance Surent plaire de sorte à cet objet charmant , Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant. J'en reçus des faveurs secrètes , mais honnêtes ; Et j'étendis si loin mes petites conquêtes. Qu'en son quartier souvent je me coulais sans bruit , Pour causer avec elle une part de la nuit.

Un soir que je venais de monter dans sa chambre (Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre ' ,

' Ces particnlarités rendent la narration de Dorante plus vraiscmbla- Me : on ne peut se refuser au plaisir de dire que cette scène est une des plus agréables qui soient au théâtre. Corneille, en Imitant celte comédie de l'espagnol de Lope de Kega , a , comme à son ordinaire , eu la gloire d'embellir son original. Il a été imité a son tour par le célèbre Goldoni. Au printemps de l'année i780, cet auteur, si naturel et si fécond ^ a donné à Mantoue une comédie intitulée le Menteur. II avoue qu'il en a imité les scènes les plus frappantes de la pièce de Corneille ; il a même qnelquefois beauoap ajouté à son original. Il y a dans Goldoni deux choses fort plaisantes : la première , c'est un rival du Menteur, qui redit bonnement pour des vérités toutes les fables que le Menteur lui a débitées, et qui est pris pour un menteur lui-même, à qui on dit mille injures; la seconde est le valet qui veut Imiter son maître, et qui s'engage dans des mensonges ridicules dont 11 ne peut se tirer. Il est vrai que le caractère du Menteur de Goldoni est bien moins noble que celui de Corneille. La pièce française est plus sage; le style en est pins vif, plus Intéressant. La pièce Italienne n'approche point des vers de l'auteur de Cinna. Les Ménandre, le« Térence, écrivirent en vers; c'est un mérite

Oui , ce fut ce jour-là que je fus attrapé) ,

Ce soir môme son père en ville avait soupe;

Il monte à son retour, il frap;ie à la porte : elle

Transit , pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,

Ouvre enfin ; et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art !>

Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard ,

Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue :

11 se sied; il lui dit qu'il veut la voir pourvue ;

Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir.

Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir!

Par sa réponse adroite elle sut si bien faire ,

Que sans m'inquiéter elle plut à son père.

Ce discours ennuyeux enfin se termina;

Le bonhomme partait quand ma montre sonna :

Et lui , se retournant vers sa fille étonnée :

« Depuis quand cette montra.? et qui vous l'a donnée?

« Acaste, mon cousin , me la vient d'envoyer,

« Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,

« iN'ayaut point d'iiorlogiers ' au lieu de sa demeure :

« Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure.

« Donnez-la-moi , dit-il , j'en prendrai mieux le soin. 3>

Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :

Je la lui donne en main ; mais . voyez ma disgrâce.

Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse,

Fait marcher le déclin; le feu prend , le coup part :

Jugez de notre trouble à ce triste hasard.

Elle tombe par terre ; et moi , je la crus morte.

Le père épouvanté gagne aussitôt la porte;

11 appelle au secours, il crie à l'assassin :

Son fils et deux valets me coupent le chemin.

Furieux de ma perte, et combattant de rage ,

Au milieu de tous trois je me faisais passage ,

de plus : et ce n'est guère que par impuissance de mieux faire ou par envie de faire vite que les modernes ont écrit des comédies en prose. On s'y est ensuite accoutumé. /,'.^t)are surtout , que Molière n'eut pas le temps de versifier. dtHerniina plusieurs auteurs à faire en prose leurs comédies. Bien des gens prétendent aujourd'hui que la prose est plus naturelle , et sert mieux le comique. Je crois que dans les farces la prose est *ssez convenable ; mais que le Misanthrope et le Tartuje perdraient de force et d'énergie s'ik étaient en prose ! (V.)

' Ce mot venait d'être crée, et portait encore, du vivant de Corneille, toutes les traces de snn étymolo^.

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