SCÈNE Vif
DORANTE, PHILISTE, CLITO.N.
PHIl-ISTr.
.\mi , vous m'avez tôt tiuiHé!
CORN. T. U Jl
DORANTE
Sachant fort peu la ville , et dans l'obscurité , En moins de quatre pas j"ai tout perdu de vue; Et, m'étant égaré dès la première rue, Comme je sais un peu ce que c'est que i'amour, J'ai cru qu'il vous fallait attendre en Bellecour ; Mais je n'ai plus trouvé personne à la fenêtre. Dites-moi cependant, qui massacrait ce traître? Qui le faisait crier?
PHIUSTE.
A quelque mille pas , Je l'ai rencontré seul tombé sur des plâtras.
DORANTE
Maraud , ne criais-tu que pour nous mettre en peine.'
CLITON
Souftrez encore un peu que je reprenne lialeine. Comme à Lyon le peuple aime fort les laquais , Et leur donne souveut de dangereux paquets , Deux coquins , me trouvant tantôt en sentinelle, Ont laissé choir sur moi leur haine naturelle; Et sitôt qu'ils ont vu mon habit rouge et vert..
DORANTE
Quand il est nuit sanslune , et qu'il fait temps couvei l , Connaît-on les couleurs? tu donnes une bourde.
CLITON
Ils portaient sous le bras une lanterne sourde. C'était fait de ma vie, ils me traînaient à l'eau ; Mais, sentant du secours, ils ont craint pour leur peau Et, jouant des talons tous deux en gens habiles, Ils m'ont fait trébucher sur un monceau de tuiles , Chargé de tant de coups et de poing et de pied. Que je crois tout au moins en être estropié. Puissé-je voir bientôt la canaille noyée 1
PUILISTE.
Si j'eusse pu les Joindre, ils me l'eussent payée L'heureuse occasion dont je n'ai p j jouir. Et que cette sottise a fait évanouir.
Vous en êtes témoin , cette belle adorable >'e me pourrait jamais être [ilus favorable; Jamais je n'en reçus d'accueil si gracieux : Mais j'ai bientôt jjerdu ces moments précieux.
ACTL IV, SCÈMi VIII. 5',3
Adieu. Je prendrai soin demain de votre affaire. Il est saison pour vous de voir voire lingère. Puissic^-vous recevoir dan-; ce doux onlretieri Un plaisir pins solide et plus long que le mien!
SCÈ^E VIII.
DORANTE, CLITON
DORANTE
Cliton, si tu le peux , regarde-moi sans rire.
CLITON
J'entends à demi-mot, et ne m'en puis dédire. J'ai gagné votre mal.
DORANTK.
Eli bien! l'occasion?
CLITON
Elle fait le menteur, ainsi que le larron : .Mais si j'en ai donné , c'est pour voire service.
DORANTE
Tn l'as bien fait courir avec cet artifice.
CLITON
Si je ne fusse chu , je l'eusse mené loin :
.Mais surtout j'ai trouvé la lanterne au besoin;
Et , sans ce prompt secours, voire feinte imporlure
M'eût bien embarrassé de votre nuit sans lune.
Sachez une autre fois que ces difficultés
Ne se proposent point qu'entre gens concertés.
DORANTE
Pour le mieux éblouir, je faisais le sévère.
CLITON
C'était un jeu tout propre à gAter le mystère. Dites-moi cependant , étes-vous satisfait ?
DORANTE
.\utant comme on peut l'être.
CLITON
En effet.'
En effeL
CLITON
K.l Philisle?
DORANTK.
Il se tient comblé d'heur et de "loite ;
Mais ODl'a pris pour moi dans uoe nuit si noire; On s'excuse du moins avec cette couleur.
CLITON
Ces fenêtres toujours vous ont porté malheur. Vous y prîtes jadis Claricc pour Lucrèce ' : .\ujourd'liui même erreur trompe cette maîtresse; Et vous n'avez point eu de pareils rendez-vous Sans faire une jalouse , ou devenir jaloux.
DORANTE
Je n'ai pas lieu de l'être , et n'en sors pas fort triste CLITo:^.
Vous pourrez maintenant savoir tout de P'jiliste.
DORAATE.
Cliton, tout au contraire, il me faut l'éviter : Tout est perdu pour moi s'il me va tout conter. De quel Iront oserais-je, après sa confidence, Souffrir que mon amour se mît en évidence? Après les soins qu'il prend de rompre ma prison , Aimer en ménae lieu semble une trahison. Voyant cette chaleur (jui pour moi l'intéresse , Je rougis en secret de servir sa maîtresse , Et crois devoir du moins ignorer son amour Jusqu'à ce que le mien ait pu paraître au jour. Déclaré le premier, je l'oblige à se taire ; Ou , si de cette flamme il ne se peut défaire , Il ne peut refuser de s'en remettre au choix De celle dont tous deux nous adorons les lois.
CLITON
Quand il vous préviendra , vous pouvez le défemlre Aussi bien contre lui comme contre Cléandre.
D0R\.\TE
Contre Cléandre et lui je n'ai pas même droit; Je dois autant à l'un comme l'autre me doit ; Et tout homme d'honneur n'est qu'en inquiétude. Pouvant être suspect de quelque ingratitude. Allons nous reposer; la nuit ei le sommeil Nous pourront inspirer quelque meilleur conseil.
' Voyez le Mrnteur, acte III, ic. iv.
ACft; V. SCÈNE 1. n,,,5