‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 69 sur 386 · HORACE, CURIACE · texte numérisé non relu

HORACE, CURIACE

CIRIACE.

Que désormais le ciel , les enfers et la terre

L'nisseiit leurs fureurs à nous faire la guerre ,

Que les hommes , les dieux , les démons et le sort

Préparent contre nous un général effort :

Je mets à faire pis , en l'état où nous sommes,

Le sort , et les démons , et les dieux , et les hommes.

Ce qu'ils ont de cruel , et d'honible , et d'affreux ,

L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.

HOKACE.

Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière

Offre à notre constance une illustre matière;

11 épuise sa force à former un malheur

Pour mieux se mesurer avec noire valeur ' ;

lit , comme il voit en nous des âmes peu communes,

Hors de l'ordre commuii il nous fait des fortunes '.

Combattre un ennemi pom- le salut de tous,

Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups.

D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire.

Mille déjà l'ont fait , mille pourraient le faire ;

Mourir pour le pays est un si digue sort ,

Qu'on briguerait en foule une si belle mort.

Mais vouloir au public inmioler ce qu'on aime.

S'attacher au combat contre un autre soi-même ,

Attaquer\in parti qui prend pour défenseur

Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur;

Et , rompant tous ces nœuds , s'armer pour la ])atrie

Contre un sang qu'on voudrait racheter desa vie;

Une telle vertu n'appartenait qu'à nous.

• Le sort qui veiit se mesurer avec la valeur parait recherche cl peu naturel; mais que ce qui suit est admirable ! (V.)

2 llors de l'ordre commun il nous fait Ui» fortunes,

n'est pas une expression propre. Ce mol de fortunes au pluriel ne doit Jamais être employé sans lipItliL-te : bonnes et mauvaises fortunes, fortunes diverses, mais Jamais des fortunes. Cependanlle sens est si hcau, et la poésie a tant de privilèges, que je ne crois pas qu'on puisse c indanincr ce vcrJ. !V.)

ACTt 11, sck.m: m. H9

L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux , Et peu if.'liommcs au cœur l'ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de renommée.

CURUCE.

1! est vrai que nos noms ne sauraient plus périr L'occasion est belle, il nous la faut chérir. Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare : Mais votre fermeté tient un peu du bari)are ; Peu , même des grands cœurs, tireraient vanité D'aller par ce chemin à l'immortalité : ,

A quel(pie prix qu'on mette une telle fumée, L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. Pour moi , je l'ose dire, ot vous l'avez pu voir, Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir; Noire longue amitié , l'amour, ni l'alliance , N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance ; Et i)uisque par ce choix Albe montre en effet Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait ' , Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome; J'ai le cœur aussi bon , mais enfin je suis homme : Je vois que votre honneur demande tout mon sang, Que tout le mien consiste à vous percer le flanc. Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère , Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, Mon cœur s'en effarouche , et j'en frémis d'horreur; J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie, Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler -. J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôle; Et si Rome demande une vertu plus haute , Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain , Pour conserver encor quelque chose d'h.imain '.

• Albc montre en pffi-t

Qii'rlle m'rsiimr aiitiml que Rome vous a fait .

n'est pas français. On pont dite en prose , et non en vers : J'cU dû iwtM estimer autant que je fais, ou autant que jf. le fais; mais non paautant que je vous fais ; et le mot faire, qui revlint Itiimédiatenienl aiircs , est encore une fauti; : mais ce sont des faute.-. lc.;ri . s .;ii[ ne peuvent gÀUT une si belle seùne. ( V. ) a Cette tirade til un effet «ururcn.iiit sur tintt le public, et les deui

Si vous n'êtes Romain , soyez digne de l'être; tlsi vous m'égalez, failes-le mieux [larailre.

La solide vertu dont je fais vanité N'admet point de faiblesse avec sa fermeté ; Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière Que dès le premier pas regarder en arrière. Notre malheur est grand ; il est au plus haut i>oint ; Je l'envisage entier; mais je n'en frémis point : Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie , J'accepte aveuglément cette gloire avec joie; Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui , près de le servir, considère autre chose , A faire ce qu'il doit lâchement se dispose ; Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n'examine rien. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère; Kt , pour traûcher enfin ces discours superflus, Albe vous a nommé, je ne vous connais plus ' .

CLRIACE.

Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue ; Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue; C mme notre malheur elle est au plus l.aut point : Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

Non , non , n'embrassez pas de vertu par contrainte ;

Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte.

En toute liberté goûtez un bien si doux.

Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous.

Je vais revoù: la vôtre et résoudre son âme

A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme.

derniers vers sont devenus un proverbe , ou plulùl une uiaviine admlrable.CV.)

' \ ces mots , je ne vous connais plus , - Je vous connais encore, on se réeria U'aduiiration ; on n'avait jamais rien vu de si sublime: il n'y a pas dans Longin un seul exemple d'une pareille grandeur. Ce sont ces traiU qui ont mérité à Corneille le nom de grand, non-seulement pour le (Ii3lii!;.'utT de son frire , mais du reste des hommes. Une telle scène fait parUoniver mille défauts. (Y.)

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