‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 71 sur 386 · CURIACE, C.\M1LLE · texte numérisé non relu

CURIACE, C.\M1LLE

-, ' :i ■;!.. .■ r .' ■ ■ ■ '' CAMILLE. ■ •

Iras-tu , Curiace .' et ce funeste hoimeur

Te plait-il aux dépens de tout notre bonheur.'

' L'état ne se dit plus, cl je vouilruis qu'on le dit; notre lanK;iica',-si pas assez riche pour bannir tant de tenues dcut CormUle s'est servi heureusement. (V.;

CCRUCE.

Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse, Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace. Je vais comme au supplice à cet illustre emploi ; Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi ; Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime ; Ma flamme au désespoir passe jusques au crime , Elle se prend au ciel , et l'ose quereller. Je vous plains, je me plains ; mais il y faut aller.

CAMILLE

Non ; je te connais mieux , tu veux que je te prie, Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie '. Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits : .Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. .\utre n'a mieux que toi soutenu cette guerre; .\ntre de plus de morts n'a couvert notre terre ' : Ton nom ne peut plus croître , il ne lui manque rieu ; Souffre qu'un autre aussi puisse ennoblir le sien.

CmiACE.

Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une antre tête

Des lauriers immortels que la gloire m'apprête ,

Ou que tout mon pays reproche à ma vertu

Qu'il aurait triomphé si j'avais combattu ,

Et que sous mon amour ma valeur endormie

Couronne tant d'exploits d'une telle infamie!

Non , Albe , après l'honneur que j'ai reçu de toi ,

Tu ne succomberas ni vaincras que par moi;

Tu m'as commis ton sort , je t'en rendrai bon conqile ,

Et vivrai sans reproche , ou périrai sans honte.

CAMILLE

Quoi ! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis !

CLRIACE.

Avant que d'être à vous je suis à mon pays.

CAMILLE

Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère ,

< >Jun pouvoir t'excuse à la patrie ,

n'est pas français; il faut envers ta patrie, auprès de ta patrie^

' Ces autre ne seralenl plus soufferts. Telle est la tyrannie de l'usag»; nul autre donne pcut-Olrc moins de rapidité et de force au discour».

ACTt 11 , SCÈNE V. lU

Ta sœur Je son mari !

CLRIACE.

Telle est notre misère , Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.

CAMILLE

Tu pourras donc , cruel , me présenter sa tcHe , Et demander ma main pour prix de ta conquête !

CURIACE

Il n'y faut plus penser : en l'état où je suis , Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je pui;\ Vous en pleurez , Camille ?

CAMILLE

11 faut bien que je pleure :

Mon insensible amant ordonne que je meure; Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau , '

Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau. Ce cœur impitoyable à ma perle s'obstine , Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.

CCRIACE.

Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours ' !

Et qu'un bel œil est fort avec un tel secours ' !

Que mon cœur s'attendrit à cette triste vue 1

Ma constance contre elle à regret s'évertue.

N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs,

Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs ;

Je sens qu'elle chancelle , et défend mal la place.

Plus je suis votre amant , moins je suis Curiace.

Faible d'avoir déjà combattu l'amitié ,

Vaincrait-elle à la fois l'amour et la pitié.'

' Kfiiiarquez qu'on peut dire le langage des pleurs, comme on dit /•■ langarje des yeux: [louniiiol? parce que les regards et les pleurs expriment le sentiment : mais on ne peut dire le discours des pleurs, parce que ce mot discours tient au raisonnement. Les pleurs n'ont point de discours ; et , de plus , avoir des discours est un barbarùsme. (V.)

' Ces réflexions générales font rarement un bon effet; on sent que c'est le poète qui parle : c'est à la passion du personnage i parler. L'n bel œil n'est ni noble ni convenable : il n'est pas question ici de savoir (1 Camille a un bel œil, et si un bel œil est fort; il s'agit de perdre une femme qu'on adore , et qu'on va épouser. Retranchez ces quatre premiers Tcrs , le discours en devient plus rapide et plus pathétique. (V.)

tu HORACE.

Allez, lie m'aimez plus , ne versez plus de larmes , Ou j'oppose l'olfeuse à de si fortes armes ; Je me défendrai mieux contre votre courroux , Et, pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous . Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage '■. ^■ous ne vous montrez point sensible à cet outrage! Je n'ai plus d'yeux pour vous , vous eu avez poui moi : tn faut-il plus eucor? je renonce a ma loi. Rigoureuse vertu dont je suis la victime, Ke peux-tu résister sans le secours d'un crime ?

CAMILLE

Ke fais point d'autre crime , et j'atteste les dieux Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux ; Oui , je te chérirai , tout ingrat et perfide , Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. Pourquoi suis-je Romaine , ou que n'es-tu Romain ? Je te préparerais des lauriers de ma main ; Je t'encouragerais , au lieu de te distraire ; Et je te traiterais comme j'ai fait mon frère. Hélas ! j'étais aveugle en mes vœux aujourd'hui , J'en ai fait contre toi qua id j'en ai fait pour lui. 11 revient : quel maliieur, si l'amour de sa femme Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton ame ^ !

Page 1