‹ Théâtre de Pierre et de Thomas Corneille. Avec notes et commentairesChapitre 91 sur 386 · HOR.^CE, CAMILLE, PROCULE · texte numérisé non relu

HOR.^CE, CAMILLE, PROCULE

(Proculc pnrle en sa main les Irois cpées des Curiaces.) HORACE.

Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères ,

Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, ... ,

Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras

Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États;

■ Ce dégénérons , mon cœur, eette résolution de se mettre en colère, ce Ions discours , celte nouvelle sentence mal exprimée , que c'est gloire de passer pour un cœur abattu, enfin tout refroidit, tout glace le lecteur, qui ne souhaite plus rien. C'est , encore une fols , la faute du sujet. L'aventure des Horaccs, des Curiaces , et de Camille, est plus propre en effet pour l'histoire que pour le théfttre. On ne peut trop honorer Corneille , qui a senti ce défaut , et qui en parle dans son Exaraeji avec la candeur d'un frrnnl homme. 'V.;

IJO HORACE.

Vois ces marques d'iionneur, ces témoins de ma gloire. Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.

a\MlLLE.

liLcevez donc mes pleurs , c'est ce que je lui dois.

Rome n'en veut point voir après de tels exploits, Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes : Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.

CAMILLE

Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu , Je cesserai pour eux de paraître affligée , lit j'ouhlierai leur mort , que vous avez vengée ; Mais qui me vengera de celle d'un amant. Pour me faire oublier sa perte en un moment ?

Que dis-tu, mallieureuse.'

CXMILI.E.

O mon cher Curiace !

0 d'une indigne sœur insupportable audace ' !

D'un ennemi public dont je reviens vainqueur

Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton oïnr » !

Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire !

Ta bouche la demande , et ton cœur la respire !

Suis moins ta {vassion , règle mieux tes désirs ,

>'e me fais plus rougir d'entendre tes soupirs :

Tes flammes désormais doivent être étoutTées ;

Bannis-les de ton âme , et songe à mes trophées;

Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

CAMILLE

Donne-moi donc , barbare , un cœur comme le tien :

' Observez que la cclùre du vieil Horace contre son fils élalt très Intéressante , et que celle de son fils contre sa soeur est révoltante, et sans aucun intiirct. C'est que la colère du vieil Horace supposait le malheur de Rome; au lieu que le jeune Horace ne se met en colère que contre une femme qui pleure et qu' crie, et qu'il faut laisser crier et pleurer. Cela est historique , oui ; mais cela n'est nullement tragique , nullement théâtral. (V.)

' Le reproche est cvidemment injuste. Horace lul-mèmc devait plaindre Curiace ' c'est son beau-frère ; il n'y a plus d'ennemis , les deux peuples n'en font plus qu'un. II a dit lui-même, au second acte, qu'il aurait voulu ruc/utcr de sa vie le sang de Curiace. ,V.;

ACTL IV, SCÈNE V. 151

El, si lu veux enfiu que je t'ouvre mon unie, Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma llamme : .\la joie et mes douleurs dépendaient de son sort; Je l'adorais vivant , et je le pleure mort.

Ne ciierehe plus ta sœur où lu l'avais laissée ; Tu ne revois en moi qu'une amante oflensée , Qui, comme une furie attachée à tes pas, Te veut iucessanuuent reprocher son tré[ias. Ti^re altéré de sang , qui me détends les larmes , Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, l't (juc, jusques au ciel élevant tes exploits, M)i-mèine je le tue une seconde fois!

Puissent tant de malheurs accompagner ta vie, Que tu tombes au point de me porter envie! Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté Cette gloire si chère à ta brutalité!

non ACE.

O ciel ! qui vit jamais une pareille rage ! Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage. Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur. Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

CAMILLE

Rome, l'unique objet de mon ressentiment ' I Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore! Rome enfin tpie je hais parce qu'elle t'honore ! fuissent tous ses voisins ensemble conjures Saper ses fondements encor mal assurés!

Et, si ce n'est assez de toute l'ilalic, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;

• Ces Imprécations de Camille ont toujours été un beau morceau de dcclamalion, et ont fait valoir toutes les actrices qui ont joué ce rôle. (V).

L'imprécation de Camille a toujours passé pour la plus belle qu'il y ait au théâtre, it le génie de Corneille se fait sentir dans toute sa vigueur. Camille doit s'emporter contre Rome, parce que son frère n'oppose à ses douleurs que l'Intérêt de Rome , cl que c'est à ce grand intérêt qu'il se vanle d'imuiulor Curiact : l'evcès de la passion, d'ailleurs , ne rai sonne pas; et si l'emportement de Camille avait moins de violence, I;» férocité d'Horace serait ré>oltante. il fallait amener ce trait de barbarie consacré par l'histoire , et Corneille n'avait que ce moyen de le rendre Jiipl ort-otle. (V.)

l'yi non ACE.

Que ceni peuples uuis des bouts de Tuaivcrs Passent pour la détruire et les monts et le,- merst Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles , Kl de ses propres mains déchire ses entrailles; Que le courroux du ciel allumé par mes vœux Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux ! Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre , Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en pondio , Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!

nor.ACE, mettant l'cpée à la main, pt poursiiivanl sa sœtir. s'enfuit.

C'est trop , ma patience à la raison fait place ; Va dedans les enfers plaindre ton Curiace ' !

CVMILIX, l)lcssce,ilerrièrc !e Ihcâlre.

Ali, traître!

HORACE, revenant sur le tliéâtre.

Ainsi reçoive un cliâtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain!

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