‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 114 sur 417 · ACTE V, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE II

Rien ne le touche assez pour le faire douter;

Et le sang, par un double et secret artifice,1 Parle en vous pour Phocas, comme en lui pour Maurice. héraclius.

A ces marques en lui connaissez Martian ;

Il a le cœur plus dur étant fils d'un tyran.

La générosité suit la belle naissance :

La pitié l’accompagne , et la reconnaissance.

Dans cette grandeur d’âme un vrai prince affermi Est sensible aux malheurs même d’un ennemi ;

La haine qu’il lui doit ne saurait le défendre ,

Quand il s’en voit aimé, de s’en laisser surprendre;

Et trouve assez souvent son devoir arrêté Par l’effort naturel de sa propre bonté.

Cette digne vertu de l’âme la mieux née ,

Madame , ne doit pas souiller ma destinée.

Je doute ; et si ce doute a quelque crime en soi .

C’est assez m’en punir que douter comme moi ;

Et mon cœur, qui sans cesse en sa faveur se flatte Cherche qui le soutienne , et non pas qui l’abatfa ;

Il demande secours pour mes sens étonnés.

Et non le coup mortel dont vous m’assassinez.

L’œil le mieux éclairé sur de telles matières Peut prendre de faux jours pour de vives lumières ;

Et comme notre sexe ose assez promptement Suivre l’impression d’un premier mouvement ,

Peut-être qu’en faveur de ma première idée Ma haine pour Phocas m’a trop persuadée.

Son amour est pour vous un poison dangereux ;

Et quoique la pitié montre un cœur généreux 1 ,

Celle qu’on a pour lui de ce rang dégénère 2.

Vous le devez haïr, et fût-il votre père :

Si ce titre est douteux son crime ne l’est pas.

1 Ce terme moitfrs rrest pas propre ; on croirait que la pitié a un cœur. Ces petites négligences seraient à peine remarquables , si elles n’etaient fréquentes ; et ces inattentions étaient très-pardonnables pour le temps. Il fallait peut-être : prouve un cœur généreux , ou bien : et quoique la pitié soit d’un cœur généreux. (V.)

aDe quel rang? est-ce du rang des cœurs généreux? on ne dégénère roint d’un rang. (V.)

HERACLlUS.

Qu’il vous offre sa grâce, ou vous livre au trépas,

Il n’est pas moins tyran quand il vous favorise ,

Puisque c’est ce cœur même alors qu’il tyrannise ;

Et que votre devoir, par là mieux combattu ,

Prince, met en péril jusqu’à votre vertu.

Doutez, mais haïssez; et, quoi qu’il exécute,

Je douterai d’un nom qu’un autre vous dispute :

En douter lorsqu’en moi vous cherchez quelque appui ,

Si c’est trop peu pour vous , c’est assez contre lui.

L’un de vous est mon frère , et l’autre y peut prétendre : Entre tant de vertus mon choix se peut méprendre;

Mais je ne puis faillir, dans votre sort douteux ,

A chérir l’un et l’autre , et vous plaindre tous deux.

J’espère encor pourtant; on murmure, on menace;

Un tumulte , dit-on , s’élève dans la place :

Exupère est allé fondre sur ces mutins ;

Et peut-être de là dépendent nos destins.

Mais Phocas entre.

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