‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 13 sur 417 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

SÉLEUCUS

Quoi! l'estimez-vous tant?

ANTIOCHUS

Quoi ! l’estimez-vous moins ?

SÉLEUCUS

Elle vaut bien un trône, il faut que je le die.

Elle vaut à mes yeux tout ce qu’en a l’Asie.

SÉLEUCUS

Vous l’aimez donc, mon frère ?

ANTIOCHUS

Et vous l’aimez aussi ;

C’est là tout mofoimalheur , c’est là tout mon souci.

J’espérais que l’éclat dont le trône se pare Toucherait vos désirs plus qu’un objet si rare ;

Mais aussi bien qu’à moi son prix vous est connu ,

Et dans ce juste choix vous m’avez prévenu.

Ah ! déplorable prince !

SÉLEUCUS

Ah ! destin trop contraire !

ANTIOCHUS

Que ne ferais-je point contre un autre qu’un frère !

SÉLEUCUS

O mon cher frère! ô nom pour un rival trop doux !

Que ne ferais-je point contre un autre que vous !

ANTIOCHUS

Où nous vas-tu réduire, amitié fraternelle?

SÉLEUCUS

Amour, qui doit ici vaincre de vous ou d’elle ?

L’amour , l’amour doit vaincre 1 , et la triste amitié Ne doit être à tous deux qu’un objet de pitié.

Un grand cœur cède un trône , et le cède avec gloire :

Cet effort de vertu couronne sa mémoire;

1 Cette réponse ne sent-elle pas un peu plus ridylle que la tragédie? Remarquez que Racine , qui a tant traité l’amour, n’a jamais dit : Va inouï' doit vaincre. II n’y a pas une maxime pareille , môme dans Bérénice. En général, ces maximes ne touchent jamais. Tous ceux qui ont dit que Racine sacrifiait tout à l’amour, et que les héros de Corneille étaient toujours supérieurs à cette passion , n’avaient pas examiné ces deux auteurs. II est très-commun de lire, et très-rare de lire avec fruit. (V.)

RODOGUNE

Maïs lorsqu’un digne objet a pu nous enflammer,.

Qui le cède est un lâche , et ne sait pas aimer.

De tous deux. Rodogune a charmé le courage ;

Cessons par trop d’amour de lui faire un outrage :

Elle doit épouser, non pas vous, non pas moi ,

Mais de moi , mais de vous , quiconque sera roi.

La couronne entre nous flotte encore incertaine ;

Mais sans incertitude elle doit être reine.

Cependant, aveuglés dans notre vain projet ,

Nous la faisions tous deux la femme d’un sujet !

Régnons; l’ambition ne peut être que belle,

Et pour elle quittée, et reprise pour elle;

Et ce trône , où tous deux nous osions renoncer , Souhaitons-Ie tous deux afin de l’y placer :

C’est dans notre destin le seul conseil à prendre ;

Nous pouvons nous en plaindre, et nous devons l’attendri),

SÉLEUCUS

Il faut encor plus faire, il faut qu’en ce grand jour Notre amitié triomphe aussi bien que l’amour.

Ces deux sièges fameux de Thèbes et de Troie ,

Qui mirent l’une en sang, l’autre aux flammes eu proie , N’eurent pour fondements à leurs maux infinis Que ceux que contre nous le sort a réunis.

Il sème entre nous deux toute la jalousie Qui dépeupla la Grèce et saccagea l’Asie ; lin même espoir du sceptre est permis à tous deux ;

Pour la même beauté nous faisons mêmes vœux.

Thèbes périt pour l’un , Troie a brûlé pour l’autre.

Tout va choir en ma main ou tomber en la vôtre U En vain votre amitié tâchait à partager;

Et , si j’ose tout dire , un titre assez léger ,

Un droit d’aînesse obscur , sur la foi d’une mère ,

Va combler l’un de gloire , et l’autre de misère.

Que de sujets de plainte en ce double intérêt Aura le malheureux contre un si faible arrêt!

Que de sources de haine ! Hélas ! jugez le reste ,

Craignez-en avec moi l’événement funeste,

Ou plutôt avec moi faites un digne' effort

* Le mot de choir, même du temps de Corneille, ne pouvait être c:u ployé pour tomber en partage. (V.)

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