‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 136 sur 417 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. EL VIRE, BLANCHE, D. LOPE, D. MANRIQUE, D. ALVAR, CARLOS.

^ D. ISABELLE

Avant que de choisir je demande un serment ,

Comtes , qu’on agréera mon choix aveuglément ;

Que les deux méprisés , et tous les trois peut-être ,

De ma main , quel qu’il soit , accepteront un maître :

Car enfin je suis libre à disposer de moi ;

Le choix de mes États ne m’est point une loi;

D’une troupe importune il m’a débarrassée.

Et d’eux tous sur vous trois détourné ma pensée ,

Mais sans nécessité de l’arrêter sur vous.

CORNEILLE. — T. II

DON SANCHE

J’aime à savoir par là qu’on vous préfère à tous;

Vous m’en êtes plus chers et plus considérables ;

J’y vois de vos vertus les preuves honorables ;

J’y vois la haute estime où sont vos grands exploits : Mais quoique mon dessein soit d’y borner mon choix , Le ciel en un moment quelquefois nous éclaire.

Je veux, en le faisant, pouvoir ne le pas faire,

Et que vous avouiez que , pour devenir roi ,

Quiconque me plaira n’a besoin que de moi.

D. LOPE

C’est une autorité qui vous demeure entière ;

Votre État avec vous n’agit que par prière,

Et ne vous a pour nous fait voir ses sentiments Que par obéissance à vos commandements.

Ce n’est point ni son choix ni l’éclat de ma race Qui me font , grande reine , espérer cette grâce :

Je l’attends de vous seule et de votre bonté Comme on attend un bien qu’on n’a pas mérité ,

Et dont , sans regarder service , ni famille ,

Vous pouvez faire part au moindre de Castille.

C’est à nous d’obéir, et non d’en murmurer :

Mais vous nous permettrez toutefois d’espérer Que vous ne ferez choir cette faveur insigne,

Ce bonheur d’être à vous , que sur le moins indigne ;

Et que votre vertu nous fera trop savoir Qu’il n’est pas bon d’user de tout votre pouvoir.

Voilà mon sentiment.

D. ISABELLE

Parlez , vous , don Manrique.

D. MANRIQUE

Madame, puisqu’il faut qu’à vos yeux je m’explique , Quoique votre discours nous ait fait des leçons Capables d’ouvrir Pâme à de justes soupçons ,

Je vous dirai pourtant , cotnme à ma souveraine *

Que pour faire un vrai roi vous le fassiez en reine j Que vous laisser borner c’est vous-même affaiblir La dignité du rang qui le doit ennoblir ;

Et qu’à prendre pour loi le choix qü’on vous propose, Le roi que vous feriez vous devrait peu de chose , Puisqu’il tiendrait les noms de monarque et d’époux Du choix de vos États aussi bien que de vous.

• ACTÈ I, SCÈNE III.

Pour moi, qui vous aimai sans sceptre et sans couronne, Qui n’ai jamais eu d’yeux que pour votre personne,

Que même le feu roi daigna considérer Jusqu’à souffrir ma flamme et me faire espérer,

J’oserai me promettre un sort assez propice De cet aveu d’un frère et quatre ans de service ;

Et sur ce doux espoir dussé-je me trahir,

Puisque vous le voulez , je jure d’obéir.

D. ISABELLE

C’est comme il faut m’aimer. Et don Alvar de Lune ?

». ALVAR

Je ne vous ferai point de harangue importune.

Choisissez hors des trois , tranchez absolument;

Je jure d’obéir, madame , aveuglément,

D. ISABELLE

Sous les profonds respects de cotte déférence Vous nous cachez peut-être un peu d’indifférence;

Et comme votre cœur n’est pas sans autre amour ,

Vous savez des deux parts faire bien votre cour.

D. ALVAR

Madame...

D. ISABELLE

C’est assez ; que chacun prenne place.

( Ici les trois reines prennent chacune un fauteuil , et après que les trois comtes et le reste des grands qui sont présents se sont assis sur des bancs préparés exprès , Carlos y voyant une place vide , s’y veut seoir, et don Manrique l’en empêche. )

D. MANRIQUE

Tout beau, tout beau, Carlos! d’où vous vient cette audace 1 ? Et quel titre en ce rang a pu vous établir?

CARLOS

J’ai vu la place vide , et cru la bien remplir,

B. MANRIQUE

Un soldat bien remplir une place de comte !

1 Tout beau , tout beau , pourrait être ailleurs bas et familier ; mais ici je le crois très-bien placé ; cette manière de parler est assez convenable d’un seigneur très-fier à un soldat de fortune. Cela forme une situation singulière et intéressante , inconnue jusque-là au théâtre. Elle donne lieu très-naturellement à Carlos de parler dignement de ses grandes actions. La vertu qui s’élève quand on veut l’avilir produit presque toujours de belles choses. (V.)

DON S ANCHE

CARLOS

Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte.

Depuis plus de six ans il ne s’est fait combat Qui ne m’ait bien acquis ce grand nom de soldat :

J’en avais pour témoin le feu roi votre frère ,

Madame , et par trois fois...

D. MANRIQÜE.

Nous vous avons vu faire,

Et savons mieux que vous ce que peut votre bras.

Vous en êtes instruits ; et je ne la suis pas Laissez-le me l’apprendre. Il importe aux monarques Qui veulent aux vertus rendre de dignes marques De les savoir connaître , et ne pas ignorer Ceux d’entre leurs sujets qu’ils doivent honorer.

D. MANRIQÜE.

le ne me croyais pas être ici pour l’entendre.

D. ISABELLE

Comte, encore une fois laissez-le me l’apprendre.

Nous aurons temps pour tout. Et vous, parlez, Carlos.

CARLOS

Je dirai qui je suis, madame , en peu de mots.

On m’appelle soldat : je lais gloire de l’être ;

Au feu roi par trois fois je le lis bien paraître.

L’étendard de Castille , à ses yeux enlevé ,

Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé :

Cette seule action rétablit la bataille ,

Fit rechasser le Maure au pied de sa muraille ,

Et, rendant le courage aux plus timides cœurs,

Rappela les vaincus , et défit les vainqueurs.

Ce même roi me vit dedans l’Andalousie Dégager sa personne en prodiguant ma vîe,

Quand , tout percé de coups , sur un monceau de morts,

Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps,

1 Elle devrait certainement le savoir ; Carlos est à sa cour ; Carlos a fait des actions connues de tout le monde ; il a sauvé la Castille , et elle dit qu’elle n’cn sait rien ! Il était aisé de sauver cette faute ; et la reine , qui a de l’inclination pour Carlos, pouvait prendre un autre tour. Ob-, servez qu’il faut : et ie ne le suis pas. S’il y avait là plusieurs reines, elles diraient : nous ne le sommes pas , et non : nous ne les sommes pas. Ce le est neutre : on a déjà fait cette remarque ; mais on peut la repéter pour les étrangers. (V.)

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