ACTE I, SCÈNE III
Qu’enlïn autour de lui ses troupes ralliées,
Celles qui renfermaient furent sacrihees ;
Et le même escadron qui vint le secourir Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir.
Je montai le premier sur les murs de Séville ,
Et tins la brèche ouverte aux troupes de Castille.
Je ne vous parle point d’assez d’autres exploits ,
Qui n’ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois.
Tel me voit et m’entend , et me méprise encore ,
Qui gémirait sans moi dans les prisons du Maure.
D. MANR1QUE.
Nous parlez-vous, Carlos , pour don Lope et pour moi?
CARLOS
Je parle seulement de ce qu’a vu le roi ,
Seigneur; et qui voudra parle à sa conscience.
Voilà dont le feu roi me promit récompense 1 ;
Mais la mort le surprit comme il la résolvait.
11 se fût acquitté de ce qu’il vous devait ;
Et moi, comme héritant son sceptre et sa couronne,
Je prends sur moi sa dette , et je vous la fais bonne. Seyez-vous , et quittons ces petits différends.
D. LOPE
Souffrez qu’auparavant il nomme ses parents.
Nous ne contestons point l’honneur de sa vaillance ,
Madame; et s’il en faut notre reconnaissance,
Nous avouerons tous deux qu’en ces combats derniers L’un et l’autre , sans lui , nous étions prisonniers ;
Mais enfin la valeur, sans l’éclat de la race,
N’eut jamais aucun droit d’occuper cette place.
CARLOS
Se pare qui voudra des noms de ses aïeux :
Moi , je ne veux porter que moi-même en tous lieux ;
Je ne veux rien devoir à ceux qui m’ont fait naître ,
Et suis assez connu sans les faire connaître.
Mais , pour en quelque sorte obéir à vos lois ,
Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits;
Ma valeur est ma race , et mon bras est mon père.
• Voilà dont est un solécisme; il faut : voilà les services , les exploits , les actions dont, etc. (VJ
DON SANCHE
D. LOPE
Vous le voyez, madame, et la preuve en est claire;
Sans doute il n’est pas noble.
D. ISABELLE
Eli bien ! je l’anoblis ,
Quelle que soit sa race et de qui qu’il soit fils.
Qu’on ne conteste plus.
D. MANRIQUE
Encore un mot , de grâce.
D. ISABELLE
Don Manrique , à la fin c’est prendre trop d’audace.
Ne puis-je l’anoblir si vous n’y consentez ?
1). MANRIQUE
Oui , mais ce rang n’est dû qu’aux liantes dignités;
Tout autre qu’un marquis ou comte le profane.
D. ISABELLE , à Carlos.
Eh bien ! seyez-vous donc , marquis de Santillane ,
Comte de Penafiel , gouverneur de Burgos.
Don Manrique , est-ce assez pour faire seoir Carlos?
Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l’âme ?
( D. Manrique etD. Lope se lèvent, et Carlos se sied. )
D. MANRIQUE
Achevez , achevez ; faites-le roi , madame :
Par ces marques d’honneur l’élever jusqu’à nous,
C’est moins nous l’égaler que l’approcher de vous.
Ce préambule adroit n’était pas sans mystère;
Et ces nouveaux serments qu’il nous a fallu faire Montraient bien dans votre âme un tel choix préparé.
Enfin vous le pouvez , et nous l'avons juré.
Je suis prêt d’obéir, et, loin d’y contredire,
Je laisse entre ses mains et vous et votre empire.
Je sors avant ce choix , non que j’en sois jaloux ,
Mais de peur que mon front n’en rougisse pour vous.
D. ISABELLE
Arrêtez , insolent : votre reine pardonne
Ce qu’une indigne crainte imprudemment soupçonne;
Et , pour la démentir, veut bien vous assurer Qu’au choix de ses États elle veut demeurer * ;
1 Demeurer au choix est un barbarisme; il faut : $*en tenir c* choix , ou : demeurer attachée au choix des États. (V.)