‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 187 sur 417 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

J’ai laissé mon armée aux mains de Théagène ,

Pour voler en ces lieux au secours de ma reine.

Vous en aviez besoin , madame , et je le voi ,

Puisque Flaminius obsède encor le roi.

Si de son arrivée Annibal fut la cause ,

Lui mort, ce long séjour prétend quelque autre chose;

Et je ne vois que vous qui le puisse arrêter,

Pour aider à mon frère à vous persécuter 1 .

LAODICE

Je ne veux point douter que sa vertu romaine N’embrasse avec chaleur l’intérêt de la reine :

Annibal , qu’elle vient de lui sacrifier,

L’engage en sa querelle , et m’en fait défier.

Mais , seigneur, jusqu’ici j’aurais tort de m’en plaindre :

Et , quoi qu’il entreprenne, avez- vous lieu de craindre.

Ma gloire et mon amour peuvent bien peu sur moi ,

S’il faut votre, présence à soutenir ma foi 2 ,

Et si je puis tomber en cette frénésie De préférer Attale au vainqueur de l’Asie ;

Attale , qu’en otage ont nourri les Romains ,

Ou plutôt qu’en esclave ont façonné leurs mains ,

Sans lui rien mettre au cœur qu’une crainte servile Qui tremble à voir un aigle , et respecte un édile 3 !

NICOMÈDE

Plutôt, plutôt la mort, que mon esprit jaloux Forme des sentiments si peu dignes de vous!

Je crains la violence , et non votre faiblesse ;

Et si Rome une fois contre nous s’intéresse 4...

LAODICE

Je suis reine , seigneur; et Rome a beau tonner,

mune à toutes les langues , on interrompt des spectacles , quoiqu’on ne les rompe pas; on corrompt le goût , on ne le rompt pas. Souvent le composé est en usage , quand le simple n’est pas admis : il y en a mille exemples. (V.)

1 Aidera quelqu'un est une expression populaire : aidez-lui à marcher ; il faut, pour aider mon frère. (V.)

3 II faut votre présences à soutenir, au lieu de pour soutenir. (P.)

3 La crainte qui tremble parait une expression faible et négligée , un pléonasme. Ce vers est très-beau:

Qui tremble à voir un aigle , et respecte un édile. (V.)

*■ On se ligue , on entreprend , on agit , on conspire contre , mais on s’intéresse pour. Cependant je crois qu’on peut dire en vers, s'intéresse contre nous .- c’est une esüèce d’ellipse. (V.)

WCOMÊDE.

2Vi

Elle ni votre roi n’ont rien à m’ordonner :

Si de mes jeunes ans il est dépositaire,

C’est pour exécuter les ordres de mon père :

Il m’a donnée à vous , et nul autre que moi N’a droit de l’en dédire, et me choisir un roi.

Par son ordre et le mien , la reine d’Arménie Est due à l’héritier du roi de Bithynie ,

Et ne prendra jamais un cœur assez abject Pour se laisser réduire à l’hymen d’un sujet. Mettez-vous en repos.

Et le puis-je , madame ,

Vous voyant exposée aux fureurs d’une femme Qui , pouvant tout ici, se croira tout permis Pour se mettre en état de voir régner son fils?

II n’est rien de si saint qu’elle ne fasse enfreindre. Qui livrait Ahnibal pourra bien vous contraindre ,

Et saura vous garder même fidélité Qu’elle a gardée aux droits de l’hospitalité.

LAODICÉ.

Mais ceux de la nature ont-ils un privilège Qui vous assure d’elle après ce sacrilège?

Seigneur, votre retour, loin de rompre ses coups , Vous expose vous-même , et m’expose après vous. Comme il est fait sans ordre , il passera pour crime ; Et vous serez bientôt la première victime Que la mère et le fils, ne pouvant m’ébranler,

Pour m’ôter mon appui se voudront immoler.

Si j’ai besoin de vous de peur quJon me contraigne r ,

1 II faudrait, pour que la phrase fût exacte, la négation ne, qu'on ne nie contraigne. En général, voici la règle : quand les Latins emploient le ne, nous Remployons aussi, vereorne cadat Je crains qu’il ne tombe; mais, quand les Latins se servent d 'ut, w£rnm,nous supprimons ce ne, dubito utrum cas , je doute que vous alliez ; opto ut vivas, je souhaite que vous viviez. Quand je doute est accompagné d'une négation , je ne doute pas, on la redouble pour exprimer la même chose ;je ne doute pas que vous ne l’aimiez. La suppression du ne, dans le cas où il est d’usage, est une licence qui n’est permise que quand la force de l’expression la fait pardonner. (V.) — Ce que Voltaire établit ici en principe général serait sujet à quelques exceptions. Voici, entre autres; une phrase où le ne latin n’est pas employé, et qui n’en exige pas moins le ne français dans sa traduction : Non dubito quin me âmes ,

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