ACTE II, SCÈNE IL
Et ce qu’eu quelques-uns on voit d’attachement N’est qu’un faible ascendant d’un premier mouvement.
Ils penchent d’un côté , prêts à tomber de l’autre :
Leur choix pour s’affermir attend encor le vôtre ;
Et de celui qu’ils font ils sont si peu jaloux ,
Que votre secret su les réunira tous.
CLEOPATRE
Sais-tu que mon secret n’est pas ce que l’on pense?
LAONICE
J’attends avec eux tous celui de leur naissance.
CLÉOPÂTRE
Pour urj esprit de cour, et nourri chez les grands,
Tes yeux dans leurs secrets sont bien peu pénétrants. Apprends , ma confidente , apprends à me connaître.
Si je cache en quel rang le ciel les a fait naître -,
Vois, vois que, tant que l’ordre en demeure douteux ,
Aucun des deux ne règne , et je règne pour eux :
Quoique ce soit un bien que l’un et l’autre attende ,
De crainte de le perdre aucun ne le demande :
Cependant je possède , et leur droit incertain Me laisse avec leur sort leur sceptre dans la main 1 :
Voilà mon grand secret. Sais-tu par quel mystère Je les laissais tous deux en dépôt chez mon frère ?
LAONICE
J’ai cru qu’Antiochus les tenait éloignés ,
Pour jouir des États qu’il avait regagnés.
CLEOPATRE
Il occupait leur trône , et craignait leur présence;
Et cette juste crainte assurait ma puissance.
Mes ordres en étaient de point en point suivis ,
Quand je le menaçais du retour de mes fils :
Voyant ce foudre prêt à suivre ma colère ,
Quoi qu’il me plût oser, il n’osait me déplaire ;
Et , content malgré lui du vain titre de roi ,
S’il régnait au lieu d’eux , ce n’était que sous moi.
Je te dirai bien plus. Sans violence aucune J’aurais vu Nicanor épouser Rodogune ,
Si , content de lui plaire et de me dédaigner,
« 7 e possède demande un régime : jouir est neutre quelquefois; po *seder ne l’est pas : cependant Je crois que cette hardiesse est triv permise , et fait un bel effet. (V.)
RODOGUNE
Tï eût vécu chez elle en me laissant régner.
Son retour me fâchait plus que son hyménée,
Et j’aurais pu l’armer s’il ne l’eût couronnée 1 2 .
Tu vis comme il y fit des efforts superflus :
Je fis beaucoup alors , et ferais encor plus S’il était quelque voie , infâme ou légitime,
Que m’enseignât la gloire, ou que m’ouvrît le crime , Qui me pût conserver un bien que j’ai chéri Jusqu’à verser pour lui tout le sang d’un mari \
Dans l’état pitoyable où m’en réduit la suite3 ,
Délices de mon cœur, il faut que je te quitte 4 5 ;
On m’y force, il leiaut : mais on verra quel fruit J En recevra bientôt celle qui m’y réduit.
L’amour que j’ai pour toi tourne en haine pour elle ; Autant que l’un fut grand l’autre sera cruelle 6 7 * ;
Et , puisqufen te perdant j’ai sur qui m’en venger , Ma perte est supportable , et mon mal est léger.
LA0N1CE
Quoi! vous parlez encor de vengeance et de haine Pour celle dont vous-même allez faire une reine !
CLÉOPÂTRE
Quoi î je ferais un roi pour être son époux ,
Et m’exposer aux traits de son juste courroux ! N’apprendras-tu jamais, âme basse et grossière” ,
1 11 ne l’a point couronnée, il a voulu la couronner. Vov. acte 1er,
sc. VI.
2 Ce pour lui gâte la phrase, aussi bien que. le que, qui. Verser du sang pour un bien ! (V.)
* C’est la suite du sang qu’elle a versé : cela n’est pas net, et ect en n’est pas heureusement placé. (V.)
4 Ce sont des expressions faites pour la tendresse , et nota pour te trône. Un amour du trône qui sc tourne en haine pour Rodogune , et l'un qui est grand , l’autre cruelle; tout cela n’est nullement dans la nature. (V.)
5 Ne faudrait-il pas expliquer comment elle est forcée à résigner la couronne , puisqu’elle vient de dire qu’elle n’a rien à craindre, que le péril est passé? ne devrait-elle pas dire seulement : on V exige , je 9 Vai promis?
6 La poésie n’admet guère ces l’un et Vautre.
7 Ce n’est point cette confidente qui est grossière : n’cst-cc pas Cléopâtre qui semble le devenir en parlant à une dame de sa cour comme
on parlerait à une servante dont l'imbécillité mettrait en colère? et ici
c’est une reine qui confie des crimes à une dame épouvantée de cotre confidence inutile : elle appelle cette dame grossière. En Vérité . ceia