‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 209 sur 417 · ACTE XII , SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE XII , SCÈNE I

Et, si jamais je règne, on verra la pratique D’une si salutaire et noble politique.

PRUSIAS

Vous vous mettez fort mal au chemin de régner.

LAOD1CE.

Seigneur, si je m’égare, on peut me l’enseigner.

PRUSIAS

Vous méprisez trop Rome, et vous devriez faire Plus d’estime d’un roi qui vous tient lieu de père.

LAOD1CE.

Vous verriez qu’à tous deux je rends ce que je doi ,

Si vous vouliez mieux voir ce que c’est qu’être roi.

Recevoir ambassade en qualité de reine ,

Ce serait à vos yeux faire la souveraine,

Entreprendre sur vous , et dedans votre État Sur votre autorité commettre un attentat :

Je la refuse donc, seigneur, et me dénie L’honneur qui ne m’est dû que dans mon Arménie.

C’est là que sur mon trône avec plus de splendeur Je puis honorer Rome en son ambassadeur ,

Faire réponse en reine , et comme le mérite Et de qui l’on me parle , et qui m’en sollicite.

Ici c’est un métier que je n’entends pas bien 1 :

Car hors de l’Arménie enfin je ne suis rien ;

Et ce grand nom de reine ailleurs ne m’autorise Qu’à n’y voir point de trône à qui je sois soumise ,

A vivre indépendante , et n’avoir en tous lieux Pour souverains que moi, la raison, et les dieux.

PRUSIAS

Ces dieux vos souverains , et le roi votre père,

De leur pouvoir sur vous m’ont fait dépositaire ;

Et vous pourrez peut-être apprendre une autre fois Ce que c’est en tous lieux que la raison des rois.

Pour en. faire l’épreuve allons en Arménie;

1 Le mot métier ne peut être admis qu’avec une expression qui le fortifie, comme le métier des armes. Il est heureusement employé par Kacine dans le sens le plus bas; Athalie dit à Joas :

Laissrz-là cet habit , quittez ce vil métiûr.

on ne peut exprimer plus fortement le mépris de cette reine pour le sacprdoce des Juifs. (V.)

Je vais vous y remettre en bonne compagnie 1 ; Partons ; et dès demain, puisque vous le voulez , Préparez-vous à voir vos pays désolés ; Préparez-vous à voir par toute votre terre Ce qu’ont de plus affreux les fureurs de la guerre, Des montagnes de morts, des rivières de sang.

LAODICE

Je perdrai mes États , et garderai mon rang;

Et ces vastes malheurs où mon orgueil me jette Me feront votre esclave , et non votre sujette :

Ma vie est en vos mains , mais non ma dignité.

PRUSIAS

Nous ferons bien changer ce courage indompté ;

Et quand vos yeux , frappés de toutes ces misères , Verront Attale âssis au trône de vos pères ,

Alors , peut-être , alors vous le prierez en vain Que pour y remonter il vous donne la main.

LAODICE

Si jamais jusque-là votre guerre m’engage,

Je serai bien changée et d’âme et de courage.

Mais peut-être , seigneur, vous n’irez pas si loiu : Les dieux de ma fortune auront un peu de soin;

Ils vous inspireront, ou trouveront un homme Contre tant de héros que vous prêtera Rome.

PRUSIAS

Sur un présomptueux vous fondez votre appui ; Mais il court à sa perte , et vous traîne avec lui.

Pensez-y bien, madame, et faites-vo us justice. Choisissez d’être reine , ou d’être Laodice ;

Et , pour dernier avis que vous aurez de moi ,

Si vous voulez régner, faites Attale roi.

Adieu.

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