‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 210 sur 417 · ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II

LAODiCE.

Suivez le roi , seigneur, votre ambassade est faite ;

Et je vous dis encor, pour ne vous point flatter,

Qu’ici je ne la dois ni la veux écouter.

FLAMINIUS

Et je vous parle aussi , dans ce péril extrême ,

Moins en ambassadeur qu’en homme qui vous aime ,

Et qui , touché du sort que vous vous préparez ,

Tâche à rompre le cours des maux où vous courez.

J’ose donc comme ami vous dire en confidence Qu’une vertu parfaite a besoin de prudence,

Et doit considérer, pour son propre intérêt,

Et les temps où l’on vit, et les lieux où l’on est.

La grandeur de courage en une âme royale N’est sans cette vertu qu’une vertu brutale ,

Que son mérite aveugle , et qu’un faux jour d’honneur Jette en un tel divorce avec le vrai bonheur,

Qu’elle-même se livre à ce qu’elle doit craindre.

Ne se fait admirer que pour se faire plaindre,

Que pour nous pouvoir dire , après un grand soupir,

« J’avais droit de régner, et n’ai su m’en servir. «

Vous irritez un roi dont vous voyez l’armée Nombreuse, obéissante, à vaincre accoutumée;

Vous êtes en ses mains , vous vivez dans sa cour.

LAODICE

Je ne sais si l’honneur eut jamais un faux jour,

Seigneur ; mais je veux bien vous répondre en amie.

Ma prudence n’est pas tout à fait endormie ;

Et , sans examiner par quel destin jaloux La grandeur de courage est si mal avec vous ,

Je veux vous faire voir que celle que j’étale N’est pas tant qu’il vous semble une vertu brutale ;

Que , si j’ai droit au trône , elle s’en veut servir Et sait bien repousser qui me le veut ravir,

Je vois sur la frontière une puissante armée ,

Comme vous l’avez dit, à vaincre accoutumée;

Mais par quelle conduite , et sous quel général ?

Le roi , s’il s’en fait fort 1 , pourrait s’en trouver mal ;

» Se faire fort de quelque chose ne peut être employé pour s'en prévaloir ;\\ signifie, j'en réponds, je prends sur mol l'entreprise, je me

NICOMÈDE

Et, s’il voulait passer de son pays au nôtre,

Je lui conseillerais de s’assurer d’une autre.

Mais je vis dans sa cour, je suis dans ses États ,

Et j’ai peu de raison de ne le craindre pas.

Seigneur, dans sa cour même , et hors de l’Arménie,

La vertu trouve appui contre la tyrannie.

Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat Font sur le bien public les maximes d’État :

Il connaît Nicomède , il connaît sa marâtre ,

Il en sait , il en voit la haine opiniâtre ; fl voit la servitude où le roi s’est soumis ,

Et connaît d’autant mieux les dangereux amis*.

Pour moi , que vous croyez au bord du précipice ,

Bien loin de mépriser Attale par caprice ,

J’évite les mépris qu’il recevrait de moi S’il tenait de ma main la qualité de roi.

Je le regarderais comme une âme commune ,

Comme un homme mieux né pour une autre fortune,

Plus mon sujet qu’époux; et le nœud conjugal Ne le tirerait pas de ce rang inégal.

Mon peuple à mon exemple en ferait peu d’estime.

Ce serait trop , seigneur, pour un cœur magnanime :

Mon refus lui fait grâce , et , malgré ses désirs ,

J’épargne à sa vertu d’éternels déplaisirs.

FLAMINIUS

Si vous me dites vrai , vous êtes ici reine 2 :

flatte d’y réussir. Se faire fort ne peut être employé qu’en prose. Plusieurs étrangers se sont imaginé que nous n’avions qu’un langage pour la prose et pour la poésie; ils se sont bien trompés. (V.)

1 Ces vers sont ingénieusement placés pour préparer la révolte qui s’élève tout d’un coup au cinquième acte : reste à savoir s’ils la préparent assez , et s’ils suffisent pour la rendre vraisemblable. Mais un attentat que des maximes d'État font sur le bien public forme une phrase trop incorrecte , trop irrégulière , et ce n’est pas parler sa langue. (V.)

2 Ces malheureuses contestations , ces froides discussions politiques, qui ne mènent à rien, qui n’ont rien de tragique, rien d’intéressant , sont aujourd’hui bannies du théâtre. Flaminius et Laodice ne parlent ici que pour parler. Quelle différence entre Acomat dans Bajazet , et Flaminius dans Nicomède f Acomat se trouve entre Bajazet et Roxane, qu’il veut réunir, entre Roxane et Atalide , entre Atalidc et Bajazet; comme il parle convenablement , prudemment, à tous les trois ! et quel tragique dans tous ces intérêts ! quelle force de raisons ! quelle pureté de langage! quels vers admirables! mais dans Nicomède tout est petit.

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