ACTE III, SCÈNE H
Sur l’armée et la cour je vous vois souveraine ;
Le roi n’est qu’une idée 1 , et n’a de son pouvoir Que ce que par pitié vous lui laissez avoir.
Quoi ! même vous allez jusques à faire grâce !
Après cela, madame , excusez mon audace;
Souffrez que Rome enfin vous parle par ma voix :
Recevoir ambassade est encor de vos droits ;
Ou, si ce nom vous choque ailleurs qu’en Arménie ,
Comme simple Romain souffrez que je vous die Qu’être allié de Rome , et s’en faire un appui ,
C’est l’unique moyen de régner aujourd’hui ;
Que c’est par là qu’on tient ses voisins en contrainte,
Ses peuples en repos , ses ennemis en crainte;
Qu’un prince est dans son trône à jamais affermi Quand il est honoré du nom de son ami ;
Qu’Attale avec ce titre est plus roi , plus monarque Que tous ceux dont le front ose en porter la marque ; Etqu’enfm...
LAODICE
Il suffit ; je vois bien ce que c’est 2 :
Tous les rois ne sont rois qu’autant comme il vous plaît 3 ; Mais si de leurs États Rome à son gré dispose ,
Certes pour son Attale elle fait peu de chose ;
Et qui tient en sa main tant de quoi lui donner A mendier pour lui devrait moins s’obstiner.
Pour un prince si cher sa réserve m’étonne :
Que ne me Poffre-t-elle avec une couronne ?
C’est trop m’importuner en faveur d’un sujet ,
Moi qui tiendrais un roi pour un indigne objet ,
S’il venait par votre ordre , et si votre alliance Souillait entre ses mains la suprême puissance.
Ce sont des sentiments que je ne puis trahir ;
Je ne veux point de rois qui sachent obéir ;
Et , puisque vous voyez mon âme tout entière ,
Seigneur , ne perdez plus menace ni prière.
presque tout est grossier ; la diction est si vicieuse qu’elle déparerait le fond le plus intéressant. (V.)
1 Corneille a dit très-heureusement , dans fertorius :
De pareils lieutenants n’ont de chefs qu’en idée ;
* Cela est du style comique : c’est en général celui de la pièce, (t.)
3 II faut autant que.
NICOMÈDE.i
FLAMIN1US.
Puis-je ne pas vous plaindre en cet aveuglement ?
Madame , encore un coup , pensez-y mûrement ,
Songez mieux ce qu’est Rome et ce qu’elle peut faire ;
Et , si vous vous aimez , craignez de lui déplaire.
Carthage étant détruite, Antiochus défait ,
Rien de nos volontés ne peut troubler l’effet :
Tout fléchit sur la terre , et tout tremble sur Tonde ;
Et Rome est aujourd’hui la maîtresse du monde.
LAODICE
La maîtresse du monde ! Ah ! vous me feriez peur S’il ne s’en fallait pas l’Arménie et mon cœur 1 ,
Si le grand Annibal n’avait qui lui succède,
S’il ne revivait pas au prince Nicomède,
Et s’il n’avait laissé dans de si dignes mains L’infaillible secret de vaincre les Romains.
Un si vaillant disciple aura bien le courage D’en mettre jusqu’au bout les leçons en usage :
L’Asie en fait l’épreuve, où trois sceptres conquis Font voir en quelle école il en a tant appris.
Ce sont des coups d’essai, mais si grands que peut-être Le Capitole a droit d’en craindre un coup de maître ,
Et qu’il ne puisse un jour. . . *
FLAMINl US.
Ce jour est encor loin ,
Madame , et quelques-uns vous diront , au besoin ,
Quels dieux du haut en bas renversent les profanes^2 ;
Et que , même au sortir de Trébie et de Cannes ,
Son ombre épouvanta votre grand Annibal.
Mais le voici ce bras à Rome si fatal.
1 Cette expression , placée ici ironiquement, dégénère peut-être trop en comique. Ce n’est pas là une bonne traduction de. cet admirable passage d’Horace : Et cuncta terrarum subacta, prœter atrocem animum Catonis . Ajoutez que tout tremble sur l’onde est ce qu’on appelle une cheville , malheureusement amenée par la rime , comme on l’a déjà remarqué tant de fois. (V.)
2 Corneille parle évidemment des dieux à qui le Capitole était dédié , de ces dieux protecteurs qui le défendirent contre les Gaulois lorsque ces barbares se croyaient déjà maîtres de Rome. Par une figure hardie, et qui tient même du sublime, il suppose qu’après les journées malheureuses de Trébie et de Cannes, l’ombre seule de ce Capitole, si révéré des Romains, suffit pour effrayer Annibal, qui véritablement, malgré ses victoires , n’osa s’avancer au delà de Capoue. (P.)