‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 22 sur 417 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

Voire oncle Àntiochus, et j’espérai qu’en lui Voire trône tombant trouverait un appui ;

Mais à peine son bras en relève la chute,

Que par lui de nouveau le sort me persécute 1 ;

Maître de votre État par sa valeur sauvé ,

Il s’obstine à remplir ce trône relevé :

Qui lui parle de vous attire sa menace.

11 n’a défait Tryphon que pour prendre sa place ;

Et , de dépositaire et de libérateur,

11 s’érige en tyran et lâche usurpateur.

Sa main l’en a puni : pardonnons à son ombre ;

Aussi bien en un seul voici des maux sans noipbre.

Nicanor votre père, et mon premier époux...

Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux,

Puisque, l’ayant cru mort, il sembla ne revivre Que pour s’en dépouiller afin de nous poursuivre?

Passons ; je ne me puis souvenir sans trembler Du eoup dont j’empêchai qu’il nous pût accabler 2 ;

Je ne sais s’il est digne ou d’honneur ou d’estime,

S’il plut aux dieux ou non , s’il fut justice ou crime ;

Mais, soit crime ou justice , il est certain , mes fils ,

Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis :

Ni celui des grandeurs , ni celui de la vie Ne jeta dans mon cœur cette aveugle furie J’étais lasse d’un trôné où d’éternels malheurs Me comblaient chaque jour de nouvelles douleurs.

Ma vie est presque usée , et ce reste inutile Chez mon frère avec vous trouvait un sûr asile :

Mais voir, après douze ans et de soins et de maux ,

Un père vous ôter le fruit de mes travaux !

Mais voir votre couronne après lui destinée Aux enfants qui naîtraient d’un second hyménée!

A cette indignité je ne connus plus rien ;

1 On ne relève point une chute ; on relève un trône tombé. Le resL* du discours de Cléopâtre est très-artificieux , et plein de grandeur. O semble que Racine l’ait pris en quelque chose pour modèle du grand discours d’Agrippine à Néron ; mais la situation de Cléopâtre est bien plus frappante que celle d’Agrippine ; l’intérêt est beaucoup plus grand, et la scène bien autrement intéressante. (V.)

» Il semble , par cette phrase , que Cléopâtre trembla du coup que voulait porter Nicancr , et qu’elle l’empêcha de porter ce coup : elle veut dire le contraire. (V.)

RODOGUNE

Je me crus tout permis pour garder votre If en.

Recevez donc, mes fils, de la main d’une mèreÿ Un trône racheté par le malheur d’un père.

Je crus qu’il fit lui-même un crime en vous fêlant;

Et si j’en ai fait un en vous le rachetant ,

Daigne du juste ciel la bonté souveraine ,

Vous en laissant le fruit , m’en réserver la peine ,

Ne lancer que sur moi les foudres mérités.

Et n’épandre sur vous que des prospérités!

ANTIOCHUS

Jusques ici , madame , aucun ne met en doute 1 Les longs et grands travaux que notre amour vous coiite; Et nous croyons tenir des soins de cet amour Ce doux espoir du trône aussi bien que le jour 2 ;

Le récit nous en charme , et nous fait mieux comprendre Quelles grâces tous deux nous vous en devons rendre : Mais, afin qu’à jamais nous les puissions bénir,

Épargnez le dernier à notre souvenir ; ' .

Ce sont fatalités dont l’âme embarrassée A plus qu’elle ne veut se voit souvent forcée.

Sur les noires couleurs d’un si triste tableau 11 faut passer l’éponge, ou tirer le rideau 3 :

Un fils est criminel quand il les examine ;

Et quelque suite enfin que le ciel y destine ,

J’en rejette l’idée , et crois qu’en ces malheurs Le silence ou l’oubli nous sied mieux que les pleurs.

Nous attendons le sceptre avec même espérance :

Mais si nous l’attendons , c’est sans impatience ;

Nous pouvons sans régner vivre tous deux contents ;

C’est le fruit de vos soins, jouissez-en longtemps :

1 Ce discours d’Antiochus est d’une bienséance qui lui gagne tous les cœurs. — S’il y a notre amour ( toutes les éditions le portent ), c'est un barbarisme : notre amour ne peut jamais signifier l’amour que vous avez pour nous; s’il y a votre amour , il peut signifier l’amour de Cléopâtre pour ses enfants. (V.)

2 Un doux espoir du trône qu’on tient du soin d’un amour ! (V.)

3 On sent assez que cette alternative d’éponge et de rideau fait un mauvais effet : il ne faut employer l’alternative que quand on propose ie choix de deux partis; maison ne propose point, en parlant à sa reine et à sa mère, le choix de deux expressions. De plus , ces expressions un peu triviales ne sont pas dignes du style tragique. 11 en fam dire autant de la suite que le ciel destine à ces noires couleurs (V.)

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