ACTE II, SCÈNE lil
Il tombera sur nous quand vous en serez lasse ;
Nous le recevrons lors de bien meilleure grâce ;
Et l’accepter sitôt semble nous reprocher l)e n’être revenus que pour vous l’arracher.
SÉLEUCUS
J’ajouterai , madame , à ce qu’a dit mon frère Que , bien qu’avec plaisir et l’un et l’autre espère ,
L’ambition n’est pas notre plus grand désir Régnez, nous le verrons tous deux avec plaisir;
Et c’est bien la raison que pour tant de puissance Nous vous rendions du moins un peu d’obéissance %
Et que celui de nous dont le ciel a fait choix Sous votre illustre exemple apprenne l’art des rois.
CLEOPATRE
Dites tout, mes enfants : vous fuyez la couronne,
Non que son trop d’éclat ou son poids vous étonne ;
L’unique fondement de cette aversion ,
C’est la honte attachée à sa possession.
1011e passe à vos yeux pour la même infamie ,
S’il faut la partager avec notre ennemie3 ,
Et qu’un indigne hymen la fasse retomber Sur celle qui venait pour vous la dérober.
O nobles sentiments d’une âme généreuse î O fils vraiment mes fils ! ô mère trop heureuse î Le sort de votre père enfin est éclairci :
Il était innocent , et je puis l’être aussi ;
11 vous aima toujours , et ne fut mauvais père Que charmé par la sœur, ou forcé par le frère ;
Et, dans cette embuscade où son effort fut vain ,
Rodogune, mes fils, le tua par ma main.
Ainsi de cet amour la fatale puissance Y ous coûte votre père , à moi , mon innocence > ; •
î L’ambition est une passion , et non un désir. (V.)
2 C'est bien la raison est du style de la comédie. Pour tant de puissance ne forme pas un sens net : est-ce pour la puissance de la reine, est-ce pour la puissance de ses enfants , qui n’en ont aucune? est-ce pour celle qu’aura l’un d’eux? (V.)
3 Le défaut de clarté vient principalement de la meme infamie , qui n'est pas français, et de ce que ce pronom elle , qui se rapporte par le sens couronne, est joint à honte par la construction. (V.)
4 De cet amour ne se rapporte à rien; elle entend l'amour que Ni«,\ànor avait eu pour Rodoqune. (V.)
Et si ma’ main pour vous n’avait tout attenté , l/effet de cet amour vous aurait tout coûté.
Ainsi vous me rendrez l’innocence et l’estime ' , Lorsque vous punirez la cause de mon crime.
De cette même main qui vous a tout sauvé,
Dans son sang odieux je l’aurais bien lavé;
Mais comme vous aviez votre part aux offenses,
Je vous ai réservé votre part aux vengeances ;
Kt, pour 11e tenir plus en suspens vos esprits,
Si vous voulez régner, le trône est à ce prix \
Entre deux fils que j’aime avec même tendresse Embrasser ma querelle est le seul droit d’aînesse :
La mort de Rodogune en nommera l’aîné.
Quoi ! vous montrez tous deux un visage étonné 3 !
1 Vous me rendrez V estime ne peut se dire comme vous me rendra L'innocence ; car l’innocence appartient à la personne, et l’estime est le sentiment d’autrui. Vous me rendez mon innocence, ma raison, mou repos, ma gloire , mais non pas mon estime. (V.)
- Cette proposition si peu préparée, si extraordinaire, prépare des événements d’un si grand tragique , que le spectateur a toujours pardonné cette atrocité , quoiqu’elle ne soit ni dans la vérité historique , ni dans la vraisemblance. La situatipn est théâtrale ; elle attache malgré la réflexion. Une invention purement raisonnable peut être très-mauvaise; une invention théâtrale , que la raison condamne dans l’examen, peut faire un très-grand effet : c’est que l’imagination , émue de la grandeur du spectacle , se demande rarement compte de son plaisir vV.) — La proposition de Cléopâtre peut n’être pas raisonnable, car une passion violente ne raisonne pas ; mais elle est vraisemblable de la part d’une femme qui a tué son mari de sa propre main, et qui est capable de tout sacrifier à son ambition. Elle se souvient que . dans le temps ou Tryphon ravageait la Syrie, le peuple , qui n’obéissait qu’à regret à une femme, voulut la forcer, et la força en effet, à se donner un maître. Elle a lieu de craindre que ce peuple , à qui elle a promis fie nommer un roi, et qui l’attend ce jour-là même, ne se révolte contre elle , si elle osait éluder sa promesse. Cependant , si elle nomme un roi, Rodogune règne. C’est la condition du traité qu’elle a fait avec les Parthcs ; et ce traité, qu’elle a rendu public , elle n’ose le violer ouvertement : elle veut en laisser le crime et le danger à celui de ses fils qu’elle nommera roi, et qui pourra la mettre à l’abri du ressentiment du peuple. Vindicative, et plus ambitieuse encore, elle a lieu de croire que l’offre d’une couronne séduira du moins un dé ses fils. Il nous semble que Voltaire n’a pas assez fortement compris le caractère de Cléopâtre, qui ne se dément pas un seul moment, et que nous regardons Comme un des chefs-d’œuvre de Corneille : il n’en existe aucun de cette force au théâtre. ( P.)
3 En nommera l’aîné; CGt en se rapporte à ses deux fils; mais