PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE
PRUSIAS
Nicomède, en deux mots , ce désordre me fâche l * 3.
Quoi qu’on t’ose imputer, je ne te crois point lâche.
Mais donnons quelque chose à Rome qui se plaint,
Et tâchons d’assurer la reine qui te craint *.
1 Le mot fâcher est bien bourgeois. Ce vers comiaue et trivial jette
du ridicule sur le caractère de Prusias, et fait trop apercevoir au spectateur que toute l’intrigue de cette tragédie n’est qu’une tracasserie. (V.)
3 Le mot d 'assurer n’est pas français ici , il faut de rassurer : on
J'ai tendresse pour toi , j’ai passion pour eile;
Et je ne veux pas voir cette haine éternelle ,
Ni que des sentiments que j’aime à voir durer Ne régnent dans mon cœur que pour le déchirer.
J’y veux mettre d’accord l’amour et la nature :
Être père et mari dans cette conjoncture...
NICOMÈDE
Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi?
Ne soyez l’un ni l’autre.
PRUSIAS
Et que dois-je être?
NICOMÈDE
Roi.
Reprenez hautement ce noble caractère.
Un véritable roi n'est ni mari ni père;
Il regarde son trône , et rien de plus. Régnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez *.
Malgré cette puissance et si vaste et si grande ,
Vous pouvez déjà voir comme elle m’appréhende,
Combien en me perdant elle espère gagner ,
Parce qu’elle prévoit que je saurai régner.
Je règne donc, ingrat, puisque tu me l’ordonnes ;
Choisis, ou Laodice, ou mes quatre couronnes :
Ton roi fait ce partage entre ton frère et toi ;
Je ne suis plus ton père , obéis à ton roi.
NICOMÈDE
Si vous étiez aussi lé roi de Laodice,
Pour l’offrir à mon choix avec quelque justice,
assure une vérité ; on rassure une âme intimidée. (V.) — Nous avons déjà opposé à cette décision de Voltaire un exemple tiré de Racine. Esther nous en offre un second :
O bonté qui m'assure autant qu’elle m’honore ! (P.)
i Ce morceau sublime , Jeté dans cette comédie , fait voir combien le reste est petit. Il n’y a peut-être rien de plus beau dans les meilleures pièces de Corneille. Ce vrai sublime fait sentir combien l’ampoulé doit déplaire aux esprits bien faits. 11 n’y a pas un mot dans ces quatre vers qui ne soit simple et noble; rien de trop ni de trop peu ; l’idée est grande, vraie, bien placée, bien exprimée. Je ne connais point dans les anciens de passage qui l’emporte sur celui-ci. 11 fallait que toute la pièce fût sur ce ton héroïque. Je ne veux pas dire que tout doive tendre au sublime , car alors il n’y en aurait point; mais tout doit être noble. Nlcomède* insulte ici un peu son père, mais Prusias le mérite. (Vi>