ACTE IV, SCÈNE III
Je vous demanderais le loisir d’y penser :
Mais enfin pour vous plaire , et ne pas l’offenser ,
J’obéirai , seigneur , sans répliques frivoles ,
A vos intentions , et non à vos paroles.
A ce frère si cher transportez tous mes droits ,
Et laissez Laodice en liberté du choix.
Voilà quel est le mien.
PRUSIAS
Quelle bassesse d’âme !
Quelle fureur t’aveugle en faveur d’une femme !
T u la préfères , lâche ! à ces prix glorieux Que ta valeur unit au bien de tes aïeux!
/près cette infamie es-tu digne de vivre 1 ?
N1COMÈDE.
je crois que votre exemple est glorieux à suivre :
Ne préférez-vous pas une femme à ce fils Par qui tous ces États aux vôtres sont unis ?
PRUSIAS
Me vois-tu renoncer pour elle au diadème ?
NICOMÈDE
Me voyez-vous pour l’autre y renoncer moi-même ?
Que cédé-je à mon frère en cédant vos États ?
Ai-je droit d’y prétendre avant votre trépas?
Pardonnez-moi ce mot , il est fâcheux à dire :
Mais un monarque enfin comme un autre homme expire a ;
Et vos peuples alors , ayant besoin d’un roi ,
Voudront choisir peut-être entre ce prince et moi.
Seigneur, nous n’avons pas si grande ressemblance,
Qu’il faille de bons yeux pour y voir différence ;
Et ce vieux droit d’aînesse est souvent si puissant,
Que pour remplir un trône il rappelle un absent.
Que si leurs sentiments se règlent sur les vôtres ,
Sous le joug de vos lois j’en ai bien rangé d’autres ;
* Prusias ne doit point traiter son fils de lâche , ni lui dire qu’il est indigne de vivre après cette infamie : il doit avoir assez d’esprit pour entendre ce que lui dit son fils , et que ce prince lui explique bientôt après. (V.)
* Quoique ce vers soit un peu prosaïque , il est si vrai , si ferme , si naturel , si convenable au caractère de Nicornède , qu’il doit plaire beaucoup , ainsi que le reste de la tirade. On aime ces vérités dures etfières, surtout quand elles sont dans la bouche d'un personnage qui les relève encore par sa situation. (V.i
NICOMÈDE
Et , dussent vos Romains en être encor jaloux ,
Je ferai bien pour moi ce que j’ai fait pour vous,
PRUSIAS
J'y donnerai bon ordre.
NICOMÈDE
Oui , si leur artifice De votre sang par vous se fait un sacrifice; Autrement vos États à ce prince livrés Ne seront en ses mains qu’autant que vous vivrez. Ce n’est point en secret que je vous le déclare ;
Je le dis à lui-même , afin qu’il s’y prépare :
Le voilà qui m’entend.
PRUSIAS
Va , sans verser mon sang , Je saurai bien, ingrat, l’assurer en ce rang;
Et demain...