‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 263 sur 417 · ACTE II, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE

Le seul pour qui je tâche à le rendre visible,

Ou n’ose en rien connaître , ou demeure insensible,

Et laisse à ma pudeur des sentiments confus ,

Que l’amour-propre obstine à douter du refus.

Épargne-m’en la honte , et prends soin de lui dire ,

A ce héros si cher... Tu le connais , Thamire ;

Car d’où pourrait mon trône attendre un ferme appui?

Et pour qui mépriser tous nos rois , que pour lui 1 ?

Sertorius , lui seul digne de Yiriate ,

Mérite que pour lui tout mon amour éclate.

Fais-lui , fais-lui savoir le glorieux dessein De m’affermir au trône en lui donnant la main :

Dis-lui.... Mais j’aurais tort d’instruire ton adresse,

Moi qui connais ton zèle à servir ta princesse.

THAMIRE

Madame , en ce héros tout est illustre et grand ;

Mais, à parler sans fard, votre amour me surprend.

Il est assez nouveau qu’un homme de son âge Ait des charmes si forts pour un jeune courage,

Et que d’un front ridé les replis jaunissants Trouvent l’heureux secret de captiver les sens.

Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte 2 :

11 hait des passions l’impétueux tumulte ;

Et son feu, que j’attache aux soins de ma grandeur,

Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur.

J’aime en Sertorius ce grand art de la guerre Qui soutient un banni contre toute la terre;

J’aime en lui ces cheveux tout couverts de lauriers ,

1 Cet embarras, cette crainte dénommer celui qu’elle aime, pourraient convenir à une jeune personne timide, et semblent peu faits pour une femme politique. Mais , et pour qui mépriser tous nos rois , que pour lui ? est un vers digne de Corneille. 11 faudrait , pour que ce vers fit son effet , qu’il fût pour un jeune héros aimable , et non pas pour un vieux soldat de fortune. (V.)

2 La réplique de Viriate me parait admirable. Je ne voudrais pourtant pas qu’une reine parlât des sens. Racine , qu’on regarde si mal à propos comme le premier qui ait parlé d’amour , mais qui est le seul qui en ait bien parlé , ne s’est jamais servi de ces mots : les sens. (V.) — Peu de personnes avaient observé cette délicatesse de Racine; et véritablement il s’est interdit, même dans la tragédie de Phèdre, l’usage de ce mot, que son sujet semblait amener si naturellement. C’est une difficulté qui n’était pas aisée à vaincre , et que pourtant il a surmontée dans tout le rôle de Phèdre , qui est un des chefs-d’muvrc de notre

Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers f Ce bras qui semble avoir la victoire en partage.

I/amour de la vertu n’a jamais d’yeux pour l’âge :

Le mérite a toujours des charmes éclatants ;

Et quiconque peut tout est aimable en tout temps.

THAMIRE

Mais , madame , nos rois , dont l’amour vous irrite ,

N’ont-ils tous ni vertu , ni pouvoir, ni mérite?

Et dans votre parti se peut-il qu’aucun d’eux N’ait signalé son nom par des exploits fameux ?

Celui desïurdetans, celui des Celtibères,

Soutiendraient-ils si mal le sceptre de vos pères?...

Contre des rois comme eux j’aimerais leur soutien ;

Mais contre des Romains tout leur pouvoir n’est rien.

Rome seule aujourd’hui peut résister à Rome :

Il faut pour la braver qu’elle nous prête un homme 1 ,

Et que son propre sang en faveur de ces lieux Balance les destins, et partage les dieux 2.

Depuis qu’elle a daigné protéger nos provinces ,

Et de son amitié taire honneur à leurs princes.

Sous un si haut appui nos rois humiliés N’ont été que sujets sous le nom d’alliés ;

théâtre. Mais parce que Racine s’est interdit cette expression , il y aurait trop de rigueur à la condamner dans ces beaux vers de Viriate. voltaire , dans OEdipe , a fait dire à Jocaste $

Tu sais qu’à mon devoir tout entière attachée J’étouffai de mes sens la révolte cachée, il le ajoute, à quelques vers de distance, dans la même scène :

Ce n’était point , Égine , un feu tumultueux ,

De mes sens enchantés enfant impétueux ,

et personne ne s’en est scandalisé. (P.)

1 C’est dommage qu’un aussi mauvais vers suive ce vers si beau :

Rome seule aujourd’hui peut résister à Rome.

C’est presque toujours la rime qui amène les vers faibles , inutiles et rampants, avant ou après les beaux vers. On en a fait souvent la remarque. Cet inconvénient attaché à la rime a fait naître plus d’une fois la proposition de la bannir; mais il est plus beau de vaincre une difficulté que de s’en défaire. La rime est nécessaire à la poésie française par la nature de notre langue , et est consacrée à jamais par les ouvrages de nos grands hommes. (V.)

2 Balance, etc., est un très-beau vers; mais celui qui le précède est mauvais. Le propre sang de Rome en faveur de ces lieux! (V.j

SW

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