ACTE II, SCÈNE T
Et ce qu’ils ont osé contre leur servitude N’en a rendu le joug que plus fort et plus rude.
Qu’a fait Mandonius , qu’a fait Indibilis ,
Qu’y plonger plus avant leurs trônes avilis,
Et voir leur fier amas de puissance et de gloire Brisé contre l’écueil d’une seule victoire ?
Le grand Viriatus , de qui je tiens le jour,
D’un sort plus favorable eut un pareil retour Il défit trois préteurs , il gagna dix batailles,
11 repoussa l’assaut de plus de cent murailles ;
Et de Sérvilius l’astre prédominant Dissipa tout d’un coup ce bonheur étonnant.
Ce grand roi fut défait, il en perdit la vie,
Et laissait sa couronne à jamais asservie,
Si , pour briser les fers de son peuple captif,
Borne n’eût envoyé ce noble fugitif.
Depuis que son courage à nos destins préside ,
Un bonheur si constant de nos armes décide ,
Que deux lustres de guerre assurent nos climats Contre ces souverains de tant de potentats ,
Et leur laissent à peine , au bout de dix années ,
Pour se couvrir de nous l’ombre des Pyrénées.
Nos rois , sans ce héros, l’un de l’autre jaloux ,
Du plus heureux sans cesse auraient rompu les coups ;
Jamais ils n’auraient pu choisir entre eux un maître.
TH A MIRE
Mais consentiront-ils qu’un Romain puissel’être?
11 n’en prend pas le titre, et les traite d’égal :
Mais, Thamire, après tout, il est leur général;
Ils combattent sous lui, sous son ordre ils s’unissent;
Et tous ces rois de nom 2 en effet obéissent.
Tandis que de leur rang l’inutile fierté S’applaudit d’une vaine et fausse égalité.
1 On dit bien en général un retour du sort, et encore mieux un revers du sort, mais non pas un retour d’un sort favorable , pour exprimer une disgrâce ; au contraire, un retour d’un sort favorable signifie une nouvelle faveur de la fortune après quelque disgrâce passagère.
Racine s’est approprié cette belle expression dans Mithridate t
Reine longtemps de nom, mais en effet captive; dit Monime eu parlant d’elle-méme. (V.)
TH AM IRE
Je n’ose vous rien dire après cet avantage ,
Et voudrais comme vous faire grâce à son âge;
Mais enfin ce héros , sujet au cours des ans ,
A trop longtemps vaincu pour vaincre encor longtemps , Et sa mort...
Jouissons, en dépit de l’envie,
Des restes glorieux de son illustre vie :
Sa mort me laissera pour ma protection La splendeur de son ombre et l’éclat de son nom.
Sur ces deux grands appuis ma couronne affermie Ne redoutera point de puissance ennemie ;
Ils feront plus pour moi que ne feraient cent rois.
Mais nous en parlerons encor quelque autre fois.
Je l’aperçois qui vient.