‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 274 sur 417 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

SERTORIUS, POMPÉE, suite.

Seigneur, qui des mortels eût jamais osé croire Que la trêve à tel point dût rehausser ma gloire 2 ;

1 Cette scène, ou plutôt la seconde , dont celle-ci n’est que le commencement, fit le succès de Sertorius , et elle aura toujours une grande réputation. S’il y a quelques défauts dans le style , ces défauts n’ôtcnt rien à la noblesse des sentiments , à la politique , aux bienséances de toute espèce, qui font un chef-d’œuvre de cette conversation. Elle n’est pas tragique, j’en conviens; elle n’est que politique. La pièce de Sertorius n’a rien de la chaleur et du pathétique de la vraie tragédie , comme Corneille l’avoue dans son examen; mais cette scène de Serlorius et de Pompée, prise à part, est un grand modèle. Il n’y a , je crois , que deux autres exemples sur le théâtre de ces conférences entre de grands hommes , qui méritent d’être remarquées. La première , .dans Shahspeare , entre Cassius et Brutus ; elle est dans un goût un peu différent de Corneille. Brutus reproche à Cassius tliat lie hath an itching palm ; ce qui signifie précisément que Cassius se fait graisser la patte. Cassius répond qu’il aimerait mieux être un chien , et aboyer à la lune, que de se faire donner des pots-de-vin. Il y a d’ailleurs des choses vives et animées mais; ce ton de la halle n’est pas tout à fait, celui de la scène tragique , ce n’est pas celui du sage Addison, La seconde conférence est dans V Alexandre de Racine , entre Porus , Éphestion, etTaxile. Si Éphestion était un personnage principal, et si la tragédie était intéressante , cette conférence pourrait encore plaire beaucoup au théâtre, môme après celle de Sertorius et de Pompée. Le mal est que ces scènes ne sont pas absolument nécessaires à la pièce. Serlorius même dit au quatrième acte :

. Quel bruit fait par la ville

De Pompée et de moi l’entrevue inutile?

Ces scènes donnent rarement au spectateur d’autre plaisir que celui de voir de grands hommes conférer ensemble. (V.)

a On ne parie point ainsi de soi-même; la bienséance n'est pas observée dans les expressions : le fond de la pensée est que la visite de Pompée est le plus grand honneur qu’il ait jamais reçu ; mais il ne doit pas commencer par parler de sa gloire, et par dire que jamais mortel n’eût osé croire que cette gloire put augmenter. Il eût été plus court, plus naturel, plus décent, de supprimer ces vers, et de dire avec une noble simplicité : Seigneur , je doute encor si ma vue est trompée , etc. (V.)

SLIU'ORIUS.

Qu’un nom à qui la guerre a fait trop applaudir Dans l’ombre de la paix trouvât à s’agrandir?

Certes , je doute encor si ma vue est trompée ,

Alors que dans ces murs je vois le grand Pompée ;

Et quand il lui plaira, je saurai quel bonheur Comble Sertorius d’un tel excès d’honneur.

POMPÉE

Deux raisons. Mais, seigneur, faites qu’on se retire,

Afin qu’en liberté je puisse vous les dire.

L’inimitié qui règne entre nos deux partis N’y rend pas de l’honneur tous les droits amortis l.

Comme le vrai mérite a ses prérogatives ,

Qui prennent le dessus des haines les plus vives ,

L’estime et le respect sont de justes tributs Qu’aux plus fiers ennemis arrachent les vertus ;

Et c’est ce que vient rendre à la haute vaillance 2 ,

Dont je ne fais ici que trop d’expérience ,

L’ardeur de voir de près un si fameux héros,

Sans lui voir en la main piques ni javelots.

Et le front désarmé de ce regard terrible

Qui dans nos escadrons guide un bras invincible.

Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur,

Que mon trop de fortune a pu m’enfler le cœur ;

Mais (et ce franc aveu sied bien aux grands courages 3 ) J’apprends plus contre vous par mes désavantages ,

Que les plus beaux succès qu’ailleurs j’aye emportés Ne m’ont encore appris par mes prospérités.

* Cet amortissement des droits, c,gs prérogatives du vrai mérite, gâtent un peu ce commencement du discours de Pompée. Prérogatives n’est pas le mot propre; et des prérogatives qui prennent le dessus des haines! rien n’est moins élégant. Quand môme ces deux vers seraient bons , ils pêcheraient en ce qu’ils sont inutiles ; ils affaibliraient ces deux beaux vers si nobles et si simples :

L’estime .et le respect sont les justes tributs Qu’aux oœurs même ennemis arrachent les vertus.

Rien de trop , voilà la grande règle. (V.)

2 Ce rendre se rapporte à tribut ; mais on ne rend point un tribut on rend justice , on rend hommage , on paye un tribut. (V.)

3 C’est ce qu’on doit dire de Pompée, mais c’est ce que Pompée ne doit pas dire de lui : c’est une parenthèse du poète. Jamais un général d’armée ne se vante ainsi , et ne s’appelle grand courage. Il ne faut jamais faire parler les hommes autrement qu’ils ne parleraient euvmômes; c’est une règle générale qu’on ne peut trop répéter. (V.)

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