‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 275 sur 417 · ACTE III, SCÈNE I. 35j · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I. 35j

Je vois ce qu’il' faut faire , à voir ce que vous faites :

Les sièges , les assauts , les savantes retraites ,

Bien camper , bien choisir à chacun son emploi,

Votre exemple est partout une étude pour moi.

Ah ! si je vous pouvais rendre à la république ,

Que je croirais lui faire un présent magnifique!

Et que j’irais , seigneur, à Rome avec plaisir,

Puisque la trêve enfin m’en donne le loisir ,

Si j’y pouvais porter quelque faible espérance D’y conclure un accord d’une telle importance!

Près de l’heureux Sylla ne puis-je rien pour vous?

Et près de vous , seigneur , ne puis-je rien pour tous? *

Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine,

Si vous vouliez avoir l’âme toute romaine :

Mais , avant que d’entrer en ces difficultés ,

Souffrez que je réponde à vos civilités *.

Vous ne me donnez rien par cette haute estime Que vous n’ayez déjà dans le degré sublime.

La victoire attachée à vos premiers exploits,

Un triomphe avant l’âge où le souffrent nos lois ,

Avant la dignité qui permet d’y prétendre,

Font trop voir quels respects l’univers vous doit rendre.

Si dans l’occasion je ménage un peu mieux L’assiette du pays et la faveur des lieux1 2 3 ,

1 II eût été mieux que Sertorius eût répondu aux civilités de Pompée sans le dire; cela donne à son discours un air apprêté et contraint. Il

annonce qu’il veut faire un compliment; un tel compliment doit être sans appareil, afin qu’il paraisse plus naturel et plus vrai. (V.)

3 On trouve dans plusieurs livres, et surtout dans Y Histoire du Théâtre , que le vicomte de Turcnne , à la représentation de Sertorius , s'écria , Où donc Corneille a-t-il pu apprendre l'art de la guerre ? Ce conte est ridicule. Corneille eût très-mal fait d’entrer dans les détails de cet art; il fait dire en général à Sertorius ce que ce Romain devait peut-être se passer de dire, qu’il sait mieux se prévaloir du terrain que Pompée. 11 n’y a pas là de quoi étonner un Turenne. Les généraux de Charles- Ouint et de François Ier pouvaient , en effet , s’étonner que Machiavel , secrétaire de Florence, donnât des règles excellentes de tactique , et enseignât à disposer les bataillons comme on les range aujourd’hui ; c’est alors qu’on pouvait dire : Où Machiavel-a-t-il appris l'art de ta guerre? Mais si le vicomte de Turcnne en avait dit autant sur un ou deux vers de Corneille qui n’enseignent point la tactique, et qui né doivent point renseigner, il aurait dit une puérilité dont il était incapable. O»

Si mon expérience en prend quelque avantage ,

Le grand art de la guerre attend quelquefois l’âge ;

Le temps y fait beaucoup ; et de mes actions S’il vous a plu tirer quelques instructions ,

Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres ,

Ce que je vous apprends , vous l’apprendrez à d’autres ; Et ceux qu’aura ma mort saisis de mon emploi S’instruiront contre vous, comme vous contre moi. Quant à l’heureux Sylla , je n’ai rien à vous dire.

Je vous ai montré l’art d’affaiblir son empire ;

Et,^i je puis jamais y joindre des leçons Dignes de vous apprendre à repasser les monts 9 Je suivrai d’assez près Votre illustre retraite Pour traiter avec lui sans besoin d’interprète,

Et sur les bords du Tibre , une pique à la main ,

Lui demander raison pour le peuple romain.

pompée.

De si hautes leçons, seigneur, sont difficiles,

Et pourraient vous donner quelques soins inutiles,

Si vous faisiez dessein de me les expliquer Jusqu’à m’avoir appris à les bien pratiquer \

SERTORIIJS.

Aussi me pourriez-vous épargner quelque peine,

Si vous vouliez avoir l’âme toute romaine;

Je vous l’ai déjà dit.

pouvait plus justement dire que Corneille parlait supérieurement de politique. La preuve en est dans ces vers ;

Lorsque deux factions divisent un empire , etc.

Elle est encore plus dans Cirxna. Nous sommes inondés depuis peu de livres sur le gouvernement. Des hommes obscurs, incapables de se gouverner eux-mêmes , et ne connaissant ni le monde, ni la cour, ni les affaires, se sont avisés d’instruire les rois et les ministres, et même de les injurier. Y a-t-il un seul de ces livres, je n’en excepte pas un, qui approche de loin de la délibération d’Auguste dans Cinna , et de la conversation de Sertorius et de Pompée? C’est là que Corneille est bien grand; et la comparaison qu’on peut faire de ces morceaux avec tous nos fatras de prose sur la politique le rend encore plus grand, et est le plus bel éloge de la poésie. (V.)

* Ce vers n’a pas un sens net. On ne sait si l’intention de l’auteur est : si vous vouliez m’expliquer mes leçons jusqu’à ce que vous m’apprissiez à les mettre en pratique; mais faire dessein de les expliquer jusqu'à m'avoir appris est un contre-sens en toute langue. Faire dessein est un barbarisme. (V.)

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