‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 276 sur 417 · ACTE 111, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE 111, SCÈNE I

POMPÉE

Ce discours rebattu Lasserait une austère et farouche vertu.

Pour moi , qui vous honore assez pour me contraindre A fuir obstinément tout sujet de m’en plaindre,

Je ne veux rien comprendre en ces obscurités.

SERTORHJS.

Je sais qu’on n’aime point de telles vérités :

Mais , seigneur , étant seuls , je parle avec franchise : Bannissant les témoins , vous me l’avez permise :

Et je garde avec vous la même liberté Que si votre Sylla n'avait jamais été.

Est-ce être tout Romain qu’être chef d’une guerre Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre?

Ce nom , sans vous et lui , nous serait encor dû ;

C’est par lui, c’est par vous, que nous l’avons perdu. C’est vous qui sous le joug traînez des cœurs si braves 1 ; Us étaient plus que rois , ils sont moindres qu’esclaves ; Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux Ne fait qu’approfondir l’abîme de leurs maux :

Leur misère est le fruit de votre illustre peine :

Et vous pensez avoir l’âme toute romaine !

Vous avez hérité ce nom de vos aïeux ;

Mais, s’il vous était cher, vous le rempliriez mieux.

POMPÉE

Je crois le bien remplir quand tout mon cœur s'applique Aux soins de rétablir un jour la république :

Mais vous jugez, seigneur, de l’âme par le bras ;

Et souvent l’un paraît ce que l’autre n’est pas.

Lorsque deux factions divisent un empire ,

Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire ,

Suivant l’occasion ou la nécessité

Qui l’emporte vers l’un ou vers l’autre côté.

Le plps juste parti , difficile à connaître ,

Nous laisse en liberté de nous choisir un maître ;

Mais , quand ce choix est fait , on ne s’en dédit plus.

J’ai servi sous Sylla du temps de Marius,

1 Traîner des cœurs peut se dire. Racine a dit :

Charmant , jeune , traînant tous les cœurs après soi.

Mais cet après soi ou après lui est absolument necessaire. (VJ

SERTOUIUS.

Et servirai sous lui tant qu’un destin funeste De nos divisions soutiendra quelque reste • .

Comme je ne vois pas dans le fond de son cœur,

J’ignore quels projets peut former son bonheur 2 :

S’il les pousse trop loin, moi-môme je l’en blâme ;

Je lui prête mon bras sans engager mon âme;

Je m’abandonne au cours de sa félicité,

Tandis que tous mes vœux sont pour la liberté ;

Et c’est ce qui me force à garder une place Qu’usurperaient sans moi l’injustice et l’audace ,

Afin que , Sylla mort , ce dangereux pouvoir Ne tombe qu’en des mains qui sachent leur devoir 3. Enfin je sais mon but, et vous savez le vôtre.

SLRTORIUS.

Mais cependant, seigneur, vous servez comme un autre : Et nous , qui jugeons tout sur la foi de nos yeux ,

Et laissons le dedans à pénétrer aux dieux ,

Nous craignons votre exemple , et doutons si dans Rome Il n’instruit point le peuple à prendre loi d’un homme;

Et si votre valeur , sous le pouvoir d’autrui,

Ne sème point pour vous lorsqu’elle agit pour lui.

Comme je vous estime , il m’est aisé de croire Que de la liberté vous feriez votre gloire ,

Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux ;

Mais , si je m’en rapporte aux esprits soupçonneux , Vous aidez aux Romains à faire essai d’un maître,

Sous ce flatteur espoir qu’un jour vous pourrez l’être La main qui les opprime, et que vous soutenez ,

* Soutiendra n’est pas le mot propre; on entretient un reste de divisions, on les fomente, etc.; on soutient un parti, une cause, une prétention : mais c’est un très-léger défaut dans un aussi beau discours que celui de Pompée.

Lorsque deux factions divisent un empire.

Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire....

Mais, quand ce choix est fait, on ne s’en dédit plus, etc.

Quelle vérité dans ccs vers! et quelle force dans leur simplicité! point d’épithète, rien de superflu; c’est la raison en’vers. (V.)

2 Un bonheur qui forme des projets est impropre. (V.)

3 On peut animer tout dans la poésie ; mais, dans une conférence sans passion , les métaphores outrées ne peuvent avoir lieu : peut-être cette expression porte encore pins l’empreinte d’une négligence qui écltapoe que d’une figure qu’on recherche. (V.)

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