‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 281 sur 417 · ACTE III, SCÈNE II. 3f.r · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II. 3f.r

Partout , hors de l’Espagne, à vaincre accoutumée?

Et quand Sertorius sera joint avec vous ,

Que pourra le tyran ? qu’osera son courroux ?

POMPÉE

Ce n’est pas s’affranchir qu’un moment le paraître x ,

Ni secouer le joug que de changer de maître,

Sertorius pour vous est un illustre appui ;

Mais en faire le mien , c’est me ranger sous lui ;

Joindre nos étendards, c’est grossir son empire.

Perpenna, qui l’a joint , saura que vous en dire.

Je sers : mais jusqu’ici l’ordre vient de si loin ,

Qu’avant qu’on le reçoive il n’en est plus besoin ;

Et ce peu que j’y rends de vaine déférence ,

Jaloux du vrai pouvoir , ne sert qu’en apparence.

Je crois n’avoir plus même à servir qu’un moment ;

Et, quand Sylla prépare un si doux changement,

Pouvez-vous m’ordonner de me bannir de Rome ,

Pour la remettre au joug sous les lois d’un autre homme;

Moi qui ne suis jaloux de mon autorité Que pour lui rendre un jour toute sa liberté ?

Non , non ; si vous m’aimez, comme j’aime à le croire ,

Vous saurez accorder votre amour et ma gloire,

Céder avec prudence au temps prêt à changer.

Et ne me perdre pas , au lieu de vous venger.

ARISTIE

Si vous m’avez aimée, et qu’il vous en souvienne ,

Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne.

Mais il est temps qu’un mot termine ces débats.

Me voulez-vous , seigneur ? ne me voulez-vous pas * ?

Parlez : que votre choix règle ma destinée.

Suis-je encore à l’époux à qui l’on m’a donnée ?

Suis-je à Sertorius? C’est assez consulté :

Rendez-moi mes liens, ou pleine liberté...

POMPÉE

Je le vois bien, madame, il faut rompre la trêve,

Pour briser en vainqueur cet hymen , s’il s’achève ;

* Pour que ce vers fût français , il faudrait; : ce n’est pas être affranchi que le paraître. (V.)

2 C’est un vers de comédie; et. ce vers est le précis de toute la scène.

Et vous savez si peu l’art de vous secourir,

Que , pour vous en instruire , il faut vous conquérir

ARIST1E

Sertorius sait vaincre et garder* ses conquêtes.

POMPÉE

La vôtre à la garder coûtera bien des têtes *;

Comme elle fermera la porte à tout accord ,

Rien ne la peut jamais assurer que ma mort.

Oui , j’en jure les dieux , s’il faut qu’il vous obtienne Rien ne peut empêcher sa perte que la mienne;

Et peut-être tous deux , l’un par l’autre percés,

Nous tous ferons connaître à quoi vous nous forcez.

ARISTIE

Je ne suis pas, seigneur, d’une telle importance.

D’autres soins éteindront cette ardeur de vengeance;

Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs ,

Où vous pourrez trouver quelques destins meilleurs ;

Ceux de servir Sylla , d’aimer son Æmilie,

D’imprimer du respect à toute l’Italie,

De rendre à votre Rome un jour sa liberté ,

Sauront tourner vos pas de quelque autre côté.

Surtout ce privilège acquis aux grandes âmes ,

De changer à leur gré de maris et de femmes,

Mérite qu’on l’étalé aux bouts de l’univers ,

Pour en donner l’exemple à cent climats divers.

POMPÉE

Ah î c’en est trop , madame , et de nouveau je jure

ARISTIE

Seigneur, les vérités font-elles quelque injure?

POMPÉE

Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux.

ARISTIE

Ah î si ce nom vous plaît , je suis encore à vous.

Voilà ma main, seigneur.

POMPÉE

Gardez-la-moi , madame.

1 La vôtre, etc.,. est un vers de Nicomède, qui est bien plus à sa place dans Nicomède qu’ici, parce qu’il sied mieux à Nicomède de braver son frère qu’à Pompée de braver sa femme. (V.)

2 Ce vers fait bien connaître à quel point cette scène de politique amoureuse était difficile à faire. Quand on répète ce qu’on a déjà dit, c’est une preuve qu’on n'a rien à dire. (V.) .

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