ACTE III, SCÈNE II. 3f.r
Partout , hors de l’Espagne, à vaincre accoutumée?
Et quand Sertorius sera joint avec vous ,
Que pourra le tyran ? qu’osera son courroux ?
POMPÉE
Ce n’est pas s’affranchir qu’un moment le paraître x ,
Ni secouer le joug que de changer de maître,
Sertorius pour vous est un illustre appui ;
Mais en faire le mien , c’est me ranger sous lui ;
Joindre nos étendards, c’est grossir son empire.
Perpenna, qui l’a joint , saura que vous en dire.
Je sers : mais jusqu’ici l’ordre vient de si loin ,
Qu’avant qu’on le reçoive il n’en est plus besoin ;
Et ce peu que j’y rends de vaine déférence ,
Jaloux du vrai pouvoir , ne sert qu’en apparence.
Je crois n’avoir plus même à servir qu’un moment ;
Et, quand Sylla prépare un si doux changement,
Pouvez-vous m’ordonner de me bannir de Rome ,
Pour la remettre au joug sous les lois d’un autre homme;
Moi qui ne suis jaloux de mon autorité Que pour lui rendre un jour toute sa liberté ?
Non , non ; si vous m’aimez, comme j’aime à le croire ,
Vous saurez accorder votre amour et ma gloire,
Céder avec prudence au temps prêt à changer.
Et ne me perdre pas , au lieu de vous venger.
ARISTIE
Si vous m’avez aimée, et qu’il vous en souvienne ,
Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne.
Mais il est temps qu’un mot termine ces débats.
Me voulez-vous , seigneur ? ne me voulez-vous pas * ?
Parlez : que votre choix règle ma destinée.
Suis-je encore à l’époux à qui l’on m’a donnée ?
Suis-je à Sertorius? C’est assez consulté :
Rendez-moi mes liens, ou pleine liberté...
POMPÉE
Je le vois bien, madame, il faut rompre la trêve,
Pour briser en vainqueur cet hymen , s’il s’achève ;
* Pour que ce vers fût français , il faudrait; : ce n’est pas être affranchi que le paraître. (V.)
2 C’est un vers de comédie; et. ce vers est le précis de toute la scène.
Et vous savez si peu l’art de vous secourir,
Que , pour vous en instruire , il faut vous conquérir
ARIST1E
Sertorius sait vaincre et garder* ses conquêtes.
POMPÉE
La vôtre à la garder coûtera bien des têtes *;
Comme elle fermera la porte à tout accord ,
Rien ne la peut jamais assurer que ma mort.
Oui , j’en jure les dieux , s’il faut qu’il vous obtienne Rien ne peut empêcher sa perte que la mienne;
Et peut-être tous deux , l’un par l’autre percés,
Nous tous ferons connaître à quoi vous nous forcez.
ARISTIE
Je ne suis pas, seigneur, d’une telle importance.
D’autres soins éteindront cette ardeur de vengeance;
Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs ,
Où vous pourrez trouver quelques destins meilleurs ;
Ceux de servir Sylla , d’aimer son Æmilie,
D’imprimer du respect à toute l’Italie,
De rendre à votre Rome un jour sa liberté ,
Sauront tourner vos pas de quelque autre côté.
Surtout ce privilège acquis aux grandes âmes ,
De changer à leur gré de maris et de femmes,
Mérite qu’on l’étalé aux bouts de l’univers ,
Pour en donner l’exemple à cent climats divers.
POMPÉE
Ah î c’en est trop , madame , et de nouveau je jure
ARISTIE
Seigneur, les vérités font-elles quelque injure?
POMPÉE
Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux.
ARISTIE
Ah î si ce nom vous plaît , je suis encore à vous.
Voilà ma main, seigneur.
POMPÉE
Gardez-la-moi , madame.
1 La vôtre, etc.,. est un vers de Nicomède, qui est bien plus à sa place dans Nicomède qu’ici, parce qu’il sied mieux à Nicomède de braver son frère qu’à Pompée de braver sa femme. (V.)
2 Ce vers fait bien connaître à quel point cette scène de politique amoureuse était difficile à faire. Quand on répète ce qu’on a déjà dit, c’est une preuve qu’on n'a rien à dire. (V.) .