ACTE IV, SCÈNE I
Et de quoi s’inquiète un cœur qui la méprise?
N’appelez point mépris un violent respect Que sur mes plus doux vœux fait régner son aspect.
THAMIRE
Il est peu de respects qui ressemblent au vôtre ,
S'il ne sait que trouver des raisons pour un autre ;
Et je préférerais un peu d’emportement Aux plus humbles devoirs d’un tel accablement r.
J1 n’en est rien parti capable de me nuire ,
Qu’un soupir échappé ne dût soudain détruire Mais la reine , sensible à de nouveaux désirs ,
Entendait mes raisons, et non pas mes soupirs.
THAMIRE
Seigneur, quand un Romain , quand un héros soupire ,
Nous n’entendons pas bien ce qu’un soupir veut dire;
Et je vous servirais de meilleur truchement,
Si vous vous expliquiez un peu plus clairement.
Je sais qu’en ce climat, que vous nommez barbare,
L’amour par un soupir quelquefois se déclare :
Mais la gloire , qui fait toutes vos passions ,
Vous met trop au-dessus de ces impressions ;
De tels désirs , trop bas pour les grands cœurs de Rome...
Ah! pour être Romain, je n’en suis pas moins homme 1 2. J’aime , et peut-être plus qu’on n’a jamais aimé 3 ;
1 Ce violent respect que l’aspect de Viriate fait régner sur les plus
doux vœux de Sertorius , ce peu de respects qui ressemblent aux respects de Sertorius , ce respect qui ne sait que trouver des raisons pour un autre , et cette suivante qui préférerait un peu d'emportement aux plus humbles devoirs d'un accablement ! enfin l’autre qui lui réplique qu’«7 n'en est rien parti capable de lui nuire , et qu'un soupir échappé ne pût détruire! Ce n’est pas le lutin qui a fait de tels vers. (V.)
3 Ce vers a quelque chose de comique ; aussi est-il excellent dans la bouche de Tartufe , qui dit :
Ah! pour être dévot , je n’en suis pas moins homme. (V.)
3 Ce vers prouve encore que ceux qui ont dit que Corneille dédaiguait de faire parler d’amour ses héros se sont bien trompés. Ce vers «st d’autant plus déplacé dans la bouche de Sertorius, qu’il n’a rien dit jusqu’ici qui puisse faire croire qu’il ait une grande passion. Rien ne déplaît plus au théâtre que les expressions fortes d’un sentiment faible; plus on cherche alors à attacher, et moins on attache. Et
SERTOKIUS.
Malgré mon âge et moi, mon cœur s’est enflammé.
J’ai cru pouvoir me vaincre, et toute mon adresse Dans mes plus grands efforts m’a fait voir ma faiblesse, Ceux de la politique , et ceux de l’amitié ,
M’ont mis en un état à me faire pitié.
Le souvenir m’en tue , et ma vie incertaine Dépend d’un peu d’espoir que j’attends de la reine.
Si toutefois...
THAMIRE
Seigneur, elle a de la bonté ;
Mais je vois son esprit fortement irrité;
Et , si vous m’ordonnez de vous parler sans feindre , Vous pouvez espérer, mais vous avez à craindre.
N’y perdez point de temps, et ne négligez rien;
C’est peut-être un dessein mal ferme que le sien.
La voici. Profitez des avis qu’on vous donne ,
Et gardez bien surtout qu’elle ne m’en soupçonne *.