ACTE V, SCÈNE IV
Songez à regagner le cœur de votre époux.
Oui , madame , en effet c’est à moi de répondre ,
Et mon silence ingrat a droit de me confondre ‘.
Ce généreux exploit , ces nobles sentiments ,
Méritent de ma part de hauts remercîments :
Les différer encor, c’est lui faire injustice.
Il m’a rendu sans doute un signalé service ;
Mais il n’en sait eno#r la grandeur qu’à demi.
Le grand Sertorius fut son parfait ami.
Apprenez-le, seigneur ( car je me persuade Que nous devons ce titre à votre nouveau grade ;
Et , pour le peu de temps qu’il pourra vous durer,
11 me coûtera peu de vous le déférer) :
Sachez donc que pour vous il osa me déplaire,
Ce héros ; qu’il osa mériter ma colère ;
Que malgré son amour, que malgré mon courroux ,
Il a fait tous efforts pour me donnerà vous :
Et qu’à moins qu’il vous plût lui rendre sa parole t Tout mon dessein n’était qu’une atteinte2 frivole ;
Qu’il s’obstinait pour vous au refus de ma main.
ARISTIE
Et tu peux lui plonger un poignard dans le sein !
Et ton bras...
Permettez , madame , que j’estime La grandeur de l’amour par la grandeur du crime.
Chez lui-même, à sa table , au milieu d’un festin ,
D’un si parfait ami devenir l’assassin ,
Et de son général se faire un sacrifice ,
Lorsque son amitié lui rend un tel service ;
Renoncer à la gloire , accepter pour jamais L’infamie , et l’horreur qui suit les grands forfaits;
Jusqu’en mon cabinet porter sa violence ;
Pour obtenir ma main m’y tenir sans défense ;
1 Le silence ingrat de Viriate! cette ingrate de fièvre! joignez h cela de hauts remercîments. (V.)
a La dernière édition donnée par Pierre Corneille ( 1682 ), et celle publiée par Thomas Corneille , son frère (1692), portent atteinte. Cependant Voltaire, et après lui tous les éditeurs modernes , ont mis attente, qui rend la phrase inintelligible , et qui , dans l’édition originale (icc2 ) , doit être regardé comme une faute d’impression.
Tout cela d’autant plus fait voir ce que je doi A cet excès d’amour qu’il daigne avoir pour moi ;
Tout cela montre une âme au dernier point charmée : Il serait moins coupable à m’avoir moins aimée ;
Et comme je n’ai point les sentiments ingrats ,
Je lui veux conseiller de ne m’épouser pas.
Ce serait en son lit mettre son ennemie,
Pour être à tous moments maîtresse’de sa vie ;
Et je me résoudrais à cet excès d’honneur ,
Pour mieux choisir l»a place à lui percer le cœur l. Seigneur , voilà l’effet de ma reconnaissance.
Du reste , ma personne est en votre puissance :
Vous êtes maître ici ; commandez, disposez ,
Et recevez enfin ma main , si vous l’osez.
PERPENNA
Moi! si je Poserai? Vos conseils magnanimes Pouvaient perdre moins d’art à m’étaler mes crimes : J’en connais mieux que vous toute Pénor.mité,
Et pour la bien connaître ils m’ont assez coûté.
On ne s’attache point , sans un remords bien rude ,
A tant de perfidie et tant d’ingratitude :
Pour vous je Pai dompté , pour vous je l’ai détruit J’en ai l’ignominie , et j’en aurai le fruit.
Menacez mes forfaits et proscrivez ma tête ,
De ces mêmes forfaits vous serez la conquête;
Et , n’eût tout mon bonheur que deux jours à durer, Vous n’avez dès demain qû’à vous y préparer. J’accepte votre haine , et Pai bien méritée ;
J’en ai prévu la suite, et j’en sais la portée.
Mon triomphe...
, 1 Rodelinde dit dans Pertharite :
Pour mieux choisir la place à te percer le cœur.
A ces conditions, prends ma main si tu l'oses.
Mais ces vers ne font aucune impression ni dans Pertharite , ni dans Sertorius , parce que les personnages qui les prononcent n’ont pas d’assez forles passions. On est quelquefois étonné que le même vers , le môme hémistiche , fasse un très-grand effet dans un endroit, et soit à peine remarqué dans un autre. La situation en est cause : aussi on appelle vers de situation ceux qui par eux-mêmes n’ayant rien de sublime le deviennent par les circonstances où ils sont placés. (V.;