‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 31 sur 417 · SCÈNE IIL · texte numérisé non relu

SCÈNE IIL

HODOGUNE.

Quoi ! je pourrais descendre à ce lâche artifice D’aller de mes amants mendier le service ,

Et, sous l’indigne appât d’un coup d’œil affété ,

J’irais jusqu’en leur cœur chercher ma sûreté!

Celles de ma naissance ont horreur des bassesses ;

Leur sang tout généreux liait ces molles adresses.

* L'amour maître des dieux est une expression de madrigal indigne d un ambassadeur. — Remarquons encore qu’on n’aime point à voir un ambassadeur jouer un rôle si peu considérable. (V.)

COliMMI.Ï.E — T. II .

RODOGUNE

Quel que soit le secours qu’ils me puissent offrir ,

Je croirai faire assez de le daigner souffrir :

Je verrai leur amour, j’éprouverai sa force ,

Sans flatter leurs désirs , sans leur jeter d’amorce;

Et , s’il est assez fort pour me servir d’appui ,

Je le ferai régner, mais en régnant sur lui.

Sentiments étouflés de colère et de haine ,

Rallumez vos flambeaux à celles de la reine 1 ,

Et d’un oubli contraint rompez la dure loi ,

Pour rendre enfin justice aux mânes d’un grand roi; Rapportez à mes yeux son image sanglante,

D’amour et de fureur encore étincelante ,

Telle que je le vis, quand tout percé de coups

11 me cria : « Vengeance! Adieu ; je meurs pour vous! »

Chère ombre, hélas ! bien loin de l’avoir poursuivie,

J’allais baiser la main qui t’arracha 1 1 vie,

Rendre un respect de fdlc à qui versa ton sang :

Mais pardonne au devoir que m’impose mon rang :

Plus la haute naissance approche des couronnes,

Plus cette granâeur même asservit nos personnes ;

Nous n’avons point de cœur pour aimer ni haïr 2;

Toutes nos passions ne savent qu’obéir.

Après avoir armé pour venger cet outrage ,

D’une paix mal conçue on m’a faite le gage Et moi, fermant les yeux sur ce noir attentat ,

Je suivais mon destin en victime d’État :

Mais aujourd’hui qu’on voit cette main parricide ,

Des restes de ta vie insolemment avide,

Vouloir encor percer ce sein infortuné,

Pour y chercher le cœur que tu m’avais donné,

De la paix qu’elle rompt je ne suis plus le gage;

Je brise avec honneur mon illustre esclavage;

J’ose reprendre un < œur pour aimer et haïr.

Et ce n’est plus qu a toi que je veux obéir.

* Des sentiments qui rallument des flambeaux à la haine de la reine et qui rompent la loi dure d’un oubli contraint pour rendre justice , ce sont des paroles qui ne forment point un sens net ; c’est un style aussi obscur qu’emphatique; et on doit d’autant plus le remarquer, que plus d’un auteur a imite ces fautes. (V.)

2 Ici, elle n’a point de cœur pour aimer ni haïr; et, dans le même monologue , elle reprend un cteur pour aimer et haïr : ces antithèses , «es jeux de vers ne sont plus permis. (V.)

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