‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 314 sur 417 · ACTE I, SCÈNE h · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE h

Vous auriez dédaigné ce qu’eût pu son courroux.

Mille ennemis secrets qui cherchent à vous nuire , Attaquant votre gloire, auraient pu vous détruire;

Et d’un crime d’amour leur indigne attentat Vous eût dans son esprit fait un crime d’État.

Pour ôter contre vous tout prétexte à l’envie,

J’ai dû vous immoler le repos de ma vie.

A votre sûreté mon hymen importait.

Il fallait vous trahir ; mon cœur y résistait :

J’ai déchiré ce cœur, afin de l’y contraindre.

Plaignez- vous là-dessus , si vous osez vous plaindre.

LE COMTE D’ESSEX

Oui, je me plains, madame; et vous croyez en vain Pouvoir justifier ce barbare dessein.

Si vous m’aviez aimé, vous auriez par vous-même Connu que l’on perd tout quand on perd ce qu’on aime , Et que l’affreux supplice où vous me condamniez Surpassait tous les maux dont vous vous étonniez. Votre dure pitié, par le coup qui m’accable,

Pour craindre un faux malheur, m’en fait un véritable. Et que peut me servir le destin le pius doux ?

Avais-je à souhaiter un autre bien que vous?

Je méritais peut-être , en dépit de la reine ,

Qu’à me le conserver vous prissiez quelque peine.

Une autre eût refusé d’immoler un amant ;

Vous avez cru devoir en user autrement.

Mon cœur veut révérer la main qui le déchire ;

Mais, encore une fois j’oserai vous le dire,

Pour moi , contre ce cœur votre bras s’est armé.

Vous ne l’auriez pas fait, si vous m’aviez aimé.

Ah ! comte , plût au ciel , pour finir mon supplice ,

Qu’un semblable reproche eût un peu de justice!

Je ne sentirais pas avec tant de rigueur Tout mon repos céder aux troubles de mon cœur.

Pour vous au plus haut point ma flamme était montée;

Je n’en dois point rougir , vous l’aviez méritée ;

Et le comte d’Essex , si grand , si renommé.

M’aimant avec excès, pouvait bien être aimé.

C’est dire peu : j’ai beau n’être plus à moi-même ,

Avec la même ardeur je sens que je vous aime,

LE COMTE D’ESSEX

Et que le changement où m’engage un époux ,

Malgré ce que je dois , ne peut rien contre vous.

Jugez combien mon sort est plus dur que le vôtre •

Vous n’êtes point forcé de brûler pour une autre;

Et quand vous me perdez , si c’est perdre un grand bien , Du moins, en m’oubliant, vous pouvez n’aimer rien.

Mais c’est peu que mon cœur, dans ma disgrâce extrême , Pour suivre son devoir s’arrache à ce qu’il aime;

Il faut , par un effort pire que le trépas,

Qu’il tâche à se donner à ce qu’il n’aime pas.

Si la nécessité de vaincre pour ma gloire

Vous fait voir <}uels combats doit coûter la victoire ,

Si vous en concevez la fatale rigueur,

Ne m’ôtezpas le fruit des peines de mon cœur.

C’est pour vous conserver les bontés de la reine Que j’ai voulu me rendre à moi-même inhumaine ;

De son amour pour vous elle m’a fait témoin :

Ménagez-en l’appui , vous en avez besoin.

Pour noircir , abaisser vos plus rares services ,

Aux traits de l’imposture on joint mille artifices;

Et l’honneur vous engage à ne rien oublier Pour repousser l’outrage, et vous justifier.

LE COMTE D’ESSEX

El me justifier ? moi ! Ma seule innocence Contre mes envieux doit prendre ma défense.

D’elle-même on verra l’imposture avorter ,

Et je me ferais tort si j’en pouvais douter.

LA DUCHESSE

Vous êtes grand, fameux, et jamais la victoire N’a d’un sujet illustre assuré mieux la gloire ;

Mais , plus dans un haut rang la faveur vous a mis ,

Plus la crainte de choir vous doit rendre soumis.

Outre qu’avec l’Jrlandeon vous croit des pratiques,

Vous êtes accusé de révoltes publiques.

Avoir à main armée investi le palais....

LE COMTE D’ESSEX

O malheur pour l’amour à n’oublier jamais !

Vous épousez le duc , je l’apprends , et ma flamme Ne peut vous empêcher de devenir sa femme.

Que ne sus-je plus tôt que vous m’alliez trahir!

En vain on vous aurait ordonné d’obéir :

Page 1