‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 330 sur 417 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

ÉLISABETH , TILNEY

ÉLISABETH

Enfin , perfide , enfin ta perte est résolue ;

C’en est fait, malgré moi, toi-même l’as conclue.

De ma lâche pitié tu craignais les effets :

Plus de grâce, tes vœux vont être satisfaits.

Ma tendresse emportait une indigne victoire,

Je l’étouffe : il est temps d’avoir soin de ma gloire ;

11 est temps que mon cœur, justement irrité,

Instruise l’univers de toute ma fierté.

Quoi ! de ce cœur séduit appuyant l’injustice,

De tes noirs attentats tu l’auras fait 'complice;

J’en saurai le coup près d’éclater, le verrai 1 ,

Tu m’auras dédaignée; et je le souffrirai!

Non , puisqu’en moi toujoursTamante te fit peine,

Tu le veux , pouf te plaire il faut paraître reine ,

Et reprendre l’orgueil que j’osais oublier Pour permettre à l’amour de te justifier.

A croire cet orgueil peut-être un peu trop prompte,

Vous avez consenti qu’on ait jugé le comte.

On vient de prononcer, l’arrêt de son trépas ;

Chacun tremble pour lui , mais il ne mourra pas.

ÉLISABETH

Il ne mourra pas , lui ? Non, crois-moi , tu t’abuses :

Tu sais son attentat ; est-ce que tu l’excuses ?

Et que , de son arrêt blâmant l’indignité1.

Tu crois qu’il soit injuste ou trop précipité?

Penses-tu, quand l’ingrat contre moi se déclare ,

Qu’il n’ait pas mérité la mort qu’on lui prépare,

Et que je venge trop , en le laissant périr,

Ce que par ses dédains l’amour m’a fait souffrir?

TILNEY

Que cet arrêt soit juste ou donné par Yenvie,

1 II n’est pas permis de faire de tels vers. Presque tout ce que dit Elisabeth manque de convenance, de force et d’élégance; mais le public voit une reine qui a fait condamner à la mort un homme qu’elle aime; on s’attendrit : on est indulgent au théâtre sur la versification ; du moins on l’était encore du temps de Thomas Corneille. (V.) CORNEILLE. — Y. II. . 37

LE COMTE D’ES^EX

Vous Taimez; cet amour lui sauvera la vie.

Il tient vos jours aux siens si fortement unis,

Que par le même coup on les verrait finis.

Votre aveugle colère en vain vous le déguise :

Vous pleureriez la mort que vous auriez permise;

Et le sanglant éclat qui suivrait ce courroux Vengerait vos malheurs moins sur lui que sur vous.

ÉLISABETH

Ah! cruelle, pourquoi fais-tu trembler ma haine?

Est-ce une passion indigne d’une reine?

Et l’amour qui me veut empêcher de régner Ne se lasse-t-il point de se voir dédaigner?

Que me sert qu’au dehors, redoutable ennemie,

J-e rende par la paix ma puissance affermie ,

Si mon cœur, au dedans tristement déchiré ,

Ne peut jouir du calme où j’ai tant aspiré?

Mon bonheur semble avoir enchaîné la victoire;

J’ai triomphé partout; tout parle de ma gloire;

Et d’un sujet ingrat ma pressante bonté Ne peut , même en priant , réduire la fierté !

Par son fatal arrêt plus que lui condamnée ,

A quoi te résous-tu , princesse infortunée !

Laisseras-tu périr, sans pitié, sans secours,

Le soutien de ta gloire, et l’appui de tes jours?

Ne pouvez- vous pas tout? Vous pleurez.

ÉLISABETH

Oui , je pleure,,

Et sens bien que s’il meurt, il faudra que je meure,

O vous, rois que pour lui ma flamme a négligés 1 ,

Jetez les yeux sur moi , vous êtes bien vengés.

Une reine intrépide au milieu des alarmes ,

Tremblante pour l’amour, ose verser des larmes!

Encor s’il était sûr que ces pleurs répandus,

En me faisant rougir, ne fussent pas perdus ;

Que le lâche, pressé du vif remords que donne...

Qu’en penses-tu ? dis-moi. Le plus hardi s’étonne ;

1 Ce sont là des vers heureux. Si la pièce était écrite de ce style , elle serait bonne malgré ses défauts ; car quelle critique pourrait faire tort à un ouvrage intéressant par le fond, et éloquent dans les détail?? (V.)

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