‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 331 sur 417 · ÀCTE III, SCENE II · texte numérisé non relu

ÀCTE III, SCENE II

L'image de la mort , dont l’appareil est prêt,

Fait croire tout permis pour en changer l’arrêt. Réduit à voir sa tête expier son offense,

Doutes-tu qu’il 11e veuille implorer ma clémence? Que, sûr que mes bontés passent ses attentats... 4

ii doit’ y recourir : mais s’il ne le fait pas ?

Le comte est fier, madame.

Élisabeth.

Ah ! tu me désespères.

Quoi qu’osent contre moi ses projets téméraires ,1 Dut l’État par ma chute en être renversé,

Qu’il fléchisse, il suffît, j’oublierai le passé :

Mais quand, tout attachée à retenir la foudre,

Je frémis de le perdre, et tremble à m’y résoudre, Si, me bravant toujours, il ose m’y forcer ,

Moi reine , lui sujet , puis-je m’en dispenser 2 ? Sauvons-le malgré lui. Parle , et fais qu’il te croie ; Yois-le , mais cache-lui que c’est moi qui t’envoie ;

1 Ce vers ne signifie rien. Non-seulement le sens en est interrompu par ces points qu’on appelle poursuivants ; mais il serait difficile de le remplir. C’est une très-grande négligence de ne point finir sa phrase, sa .période , et de se laisser ainsi interrompre , surtout quand le personnage qui interrompt est un subalterne, qui manque aux bienséances en coupant la parole à son supérieur. Thomas Corneille est sujçt à ce défaut dans toutes ses pièces. Au reste , ce défaut n’empêchera jamais un ouvrage d’être intéressant et pathétique ; mais un auteur soigneux de bien écrire doit éviter cette négligence. (V.) ,

• 2 II me semble qu’il y a toujours quelque chose de louche , de confus, /le vague, dans Jout ce que les personnages de cette tragédie disent et font. Que toute action soit claire , toute intrigue bien connue , tout sentiment bien développé; ce sont là des règles inviolables. Mais ici que veut le comte d’EssexPque veut Élisabeth? quel est le crime du comte? est-il accusé faussement? est-il coupable? Si la reine le croit innocent, elle doit prendre sa défense; s’il est reconnu criminel, est-il raisonnable que la confidente drse qu’il n’implorera jamais sa grâce, qu'il est trop fier? La fierté est très-convenable à un guerrier vertueux et innocent , non à un homme convaincu de haute trahison. Qu’il fié ebisse, dit la reine. Est-ce bien là le sentiment qui doit l’occuper, si elle l’aime ? Quand il aura fléchi, quand il aura obtenu sa grâce , Élisabeth en sera-t-elle plus aimée? Je l’aime, dit la reine, cent fois plus que moi-même. Ah ! madame, si vous avez la tète tournée à ce point, si votre passion est si grande, examinez donc l’affaire de votre amant, et ne souffrez pas que ses ennemis l’accablent et le persécutent injustement sous votre nom, comme il est dit, quoique faussement, dans toute la pièce. (V.)

LE COMTE D’ESSEX

Et , ménageant ma gloire en t’expliquant pour moi , Peins-lui mon cœur sensible à ce que je lui doi : Fais-lui voir qu’à'regret j’abandonne sa tête ,

Qu’au plus faible remords sa grâce est toute prête.

Et si , pour l’ébranler , il faut aller plus loin ,

Du soin de mon amour fais ton unique soin ;

Laisse, laisse ma gloire , et dis-lui que je l’aime,

Tout coupable qu’il est , cent fois plus que moi-même ; Qu’il n’a. s’il veut finir mes déplorables jours,

Qu’à souffrir que des siens on arrête le cours.

Presse, prie, offre tout pour fléchir son courage. Enfin , si pour ta reine un vrai zèle t’engage,

Par crainte, par amour, par pitié de mon sort,

Obtiens qu’il se pardonne , et l’arrache à la mort : L’empêchant de périr, tu m’auras bien servie.

Je ne te dis plus rien , il y va de ma vie.

Ne perds point de temps , cours, et me laisse écouter Ce que pour sa défense un ami vient tenter.

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