LE COMTE D’ESSEX, SALSBURY
LE COMTE D’ESSEX
Eli bien ! de ma faveur vous voyez les effets l.
Ce fier comte d’Essex , dont la haute fortune Attirait de flatteurs une foule importune,
Qui vit de son bonheur tout l’univers jaloux ,
Abattu , condamné , le reconnaissez- vous P Des lâches, des méchants, victime infortunée.
J’ai bien en un moment changé de destinée !
Tout passe : et qui m’eût dit, après ce qu’on m’a vu ,
Que je l’eusse éprouvé , je ne l’aurais pas cru.
SALSBURY.
Quoique vous éprouviez que tout change, tout passe ,
Rien ne change pour vous si vous vous faites grâce.
Je viens de voir la reine , et ce qu’elle m’a dit Montre assez que pour vous l’amour toujours agit;
Votre seule fierté, qu’elle voudrait abattre2 ,
S’oppose à ses bontés , s’obstine à les combattre.
Contraignez- vous : un mot qui marque un cœur soumis
1 Ce vers naturel devient sublime , parce que le comte d’Essex et Salsbury supposent tous deux que c’est en effet la faveur delà reine qui le conduit à la mort. Le succès est encore ici dans la situation seule. En vain Thomas imite faiblement ces vers de son frère :
Enfin tout ce qu’adore en ma haute fortune D’un courtisan flatteur la présence importune *.
En vain il s’étend en lieux communs et vagues : Qui vit de son bonheur tout l'univers jaloux y etc. En vain il affaiblit le pathétique du moment par ces mauvais vers : Tout passe : et qui m'eût dit , après ee qu'on m'a vu : le pathétique de la chose subsiste malgré lui, et le parterre est touché. (V.)
* Cette fierté de la reine , qui lutte sans cesse contre la fierté d’Essex , est toujours le sujet de la tragédie. C’est une illusion qui ne laisse pas de plaire au public. Cependant si cette fierté seule agit, c’est un pur caprice de la part d’Élisabeth et du comte d’Essex. Je veux qu'il me demande pardon ; je ne veux pas demander pardon , voilà la pièce. Il semble qu’alors le spectateur oublie qu’Élisabeth est extravagante, si elle veut qu’on lui demande pardon d’un crime imaginaire; qu’elle est injuste et barbare de ne pas examiner ce crime, avant d’exiger qu’on lui demande pardon. On oublie l’essentiel pour ne s’occuper que de ces sentiments de fierté, qui séduisent presque toujours. (V .)
* Cinna, acte n, sc. i.