ACTE IV, SCÈNE JIL
Vous va mettre au-dessus de tous vos ennemis.
LE COMTE D’ESSEX
Quoi ! quand leur imposture indignement m’accable .
Pour les justifier je me rendrai coupable ?
Et, par mon lâche aveu, Punivers étonné Apprendra qu’ils m’auront justement condamné!
SALSBURY.
En lui parlant pour vous, j’ai peint votre innocence;
Mais enfin elle cherche une aide à sa clémence.
C’est votre reine; et quand, pour fléchir son courroux Elle ne veut qu’un mot, le refuserez-vous ?
LE COMTE D’ESSEX
Oui, puisque enfin ce mot rendrait ma honte extrême.
J’ai vécu glorieux , et je mourrai de même,
Toujours inébranlable, et dédaignant toujours De mériter l’arrêt qui va finir mes jours.
SALSBURY.
Vous mourrez glorieux ! Ah , ciel ! pouvez- vous croire Que sur un échafaud vous sauviez votre gloire!
Qu’il ne soit pas honteux à qui s’est vu si haut...
LE COMTE D’ESSEX
Le crime fait la honte , et non pas l’échafaud * ;
Ou si dans mon arrêt quelque infamie éclate.
Elle est, lorsque je meurs , pour une reine ingrate Qui , voulant oublier cent preuves de ma foi ,
Ne mérita jamais un sujet tel que moi.
Maisla mort m’étant plus à souhaiter qu’à craindre ,
Sa rigueur me fait grâce , et j’ai tort de m’en plaindre.
Après avoir perdu ce que j’aimais le mieux ,
Confus , désespéré , le jour m’est odieux.
A quoi me servirait cette vie importune ,
Qu’à m'en faire toujours mieux sentir l’infortune?
Pour la seule duchesse il m’aurait été doux De passer... Mais , hélas ! un autre est son époux ,
* Ce vers a passé en proverbe , et a été quelquefois cité à propos dans des occasions funestes. (V.) — Saint Augustin a dit : Jam enim nesoio quoties disputando et scribendo monstràvimus non eos posse babere martyrum mortera ,quia christianorum non habent vitara, cum MARTYREM NON FACIAT TOENA, SED CAUSA. Epist. 204. ) Ajoutons que Cocffeteau a dit, en icio, dans son oraison funèbre de Henri IV : « Jamais le genre de mort ne déshonore la vie d’un homme , si ce n’est ses • crimes. »
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LE COMTE D’ESSEX
Un autre dont Tamour , moins tendre , moins fidèle... Mais elle doit savoir mon malheur : qu’en dit-elle?
Me flatté-je en croyant qu’un reste d’amitié Lui fera de mon sort prendre quelque pitié?
Privé de son amour pour moi si plein de charmes.
Je voudrais bien du moins avoir part à ses larmes. Cette austère vertu qui soutient son devoir Semble à mes tristes vœux en défendre l’espoir : Cependant, contre moi quoi qu’elle ose entreprendre, Je les paye assez cher pour y pouvoir prétendre;
Et l’on peut, sans se faire un trop honteux effort, Pleurer un malheureux dont on cause la mort.
SALSBURY.
Quoi ! ce parfait amour , cette pure tendresse Qui vous fit si longtemps vivre pour la duchesse., Quand vous pouvez prévoir ce qu’elle en doit souffrir, Ne vous arrache point ce dessein de mourir !
Pour vous avoir aimé , voyez ce que lui coûte Le cruel sacrifice...
LE COMTE D’ESSEX
Elle m’aima , sans doute ;
Et sans la reine, hélas! j’ai lieu de présumer Qu’elle eût fait à jamais son bonheur de m’aimer.
Tout ce qu’un bel objet d’un cœur vraiment fidèle Peut attendre d’amour, je le sentis pour elle :
Et peut-être mes soins, ma constance, ma foi. Méritaient les soupirs qu’elle a perdus pour moi.
Nulle félicité n’eût égalé la nôtre :
Le ciel y met obstacle, elle vit pour un autre;
Un autre a tout le bien que je crus acquérir ;
L’hymen le rend heureux : c’est à moi de mourir.
SALSBURY.
Ah I si , pour satisfaire à cette injuste envie ,
Il vous doit être doux d’abandonner la vie ,
Perdez-la : mais au moins que ce soit en héros :
Allez de votre sang faire rougir les Ilots ,
Allez dans les combats où l’honneur vous appelle ; Cherchez, suivez la gloire, et périssez pour elle.
C’est là qu’à vos pareils il est beau d’affronter Ce qu’ailleurs le plus ferme a lieu de redouter.
LE COMTE D’ESSEX
Quand contre un monde entier armé pour ma défaite