‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 358 sur 417 · ACTE 5, SCÈNE If · texte numérisé non relu

ACTE 5, SCÈNE If

Et, clés qu’un beau visage a demandé mon cœur,

Je ne puis me résoudre à l’armer de rigueur.

Ravi de voir qu’il cède à la douce contrainte Qui d’abord laisse en lui toute autre flamme éteiftte , Je l’abandonne aux traits dont il aime les coups ;

Et si j’en avais cent , je les donnerais tous.

SGANARELLE

Vous êtes libéral.

D. JUAN

Que de douceurs charmantes Font goûter aux amants les passions naissantes!

Si pour chaque beauté je m’enflamme aisément,

Le vrai plaisir d’aimer est dans le changement :

II consiste à pouvoir , par d’empressés hommages , Forcer d’un jeune cœur les scrupuleux ombrages , A désarmer sa crainte, à voir , de jour en jour. Par cent petits progrès avancer notre amour ;

A vaincre doucement la pudeur innocente Qu’oppose à nos désirs une âme chancelante ,

Et la réduire enfin, à force de parler,

A se laisser conduire où nous voulons aller.

Mais , quand on a vaincu , la passion expire ;

Ne souhaitant plus rien , on n’a plus rien à dire ;

A l’amour satisfait tout son charme est ôté ;

Et nous nous endormons dans sa tranquillité,

Si quelque objet nouveau , par sa conquête k faire. Ne réveille en nos cœurs l’ambition de plaire.

Enfin , j’aime en amour les exploits différents,

Et j’ai sur ce sujet l’ardeur des conquérants,

Qui , sans cesse courant de victoire en victoire ,

Ne peuvent se résoudre à voir borner leur gloire.

De mes vastes désirs le vol précipité

Par cent objets vaincus ne peut être arrêté :

Je sens mon cœur plus loin capable de s’étendre; Et je souhaiterais , comme fit Alexandre ,

Qu’il fût un autre monde encore à découvrir ,

Où je pusse en amour chercher à conquérir.

SGANARELLE

Comme vous débitez ! ma foi , je vous admire ! Votre langue...

LE FESTIN DE PIERRE

D. JUAN

Qu’as-tu là-dessus à me dire?

SGANARELLE

A vous dire, moi? J’ai... Mais que dirais je ? Rien ;

Car , quoi que Vous disiez , vous le tournez si bien ,

Que, sans avoir raison, il semble, à vous entendre , Qu’on soit, quand vous parlez, obligé de se rendre. J’avais, pour disputer, des raisons dans l’esprit...

Je veux une autre fois les mettre par écrit :

Avec vous , sans cela, je n’aurais qu’à me taire,

Vous me brouilleriez tout.

D. JUAN

Tu ne saurais mieux faire .

SGANARELLE

Mais , monsieur , par hasard , me serait-il permis De vous dire qu’à moi , comme à tous vos amis.

Votre genre de vie un tant soit peu fait peine?

D. JUAN

Le fat ! Et quelle vie est-ce donc que je mène ?

SGANARELLE

Fort bonne assurément ; mais enfin... quelquefois...

Par exemple, vous voir marier tous les mois !

D. JUAN

Est-il rien de plus doux , rien qui soit plus capable...

SGANARELLE

U est vrai, je conçois cela fort agréable ;

Et c’est , si sans péché j’en avais le pouvoir ,

Un divertissement que je voudrais avoir ;

Mais, sans aucun respect pour les plus saints mystères...

Ne t’embarrasse point , ce sont là mes affaires.

•SGANARELLE

On doit craindre le ciel ; et jamais libertin N’a fait encor, dit-on , qu’une méchante fin.

D. JUAN

Je bais la remontrance ; et , quand on s’y hasarde...

SGANARELLE

Oh ! ce n’est pas à vous que j’en fais : Dieu m’en garde 1 J’aurais tort de vouloir vous donner des leçons :

Si vous vous égarez , vous avez vos raisons ;

Kt quand vous faites mal, comme c’est l’ordinaire,

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