ACTE I , SCÈNE II
Du moins vous savez bien qu’il vous plaît de le faire.
Bon cela : mais il est certains impertinents ,
Adroits, de fort esprit, hardis, entreprenants,
Qui, sans savoir pourquoi, traitent de ridicules Les plus justes motifs des plus sages scrupules;
Et qui font vanité de ne trembler de rien ,
Par l’entêtement seul que cela leur sied bien.
Si j’avais , par malheur , un tel maître : « Ame crasse , » Lui dirais-je tout net , le regardant en face , a Osez-vous bien ainsi braver à tous moments « Ce que l’enfer pour vous amasse de tourments ?
« Un rien , un mirmidon , un petit ver de terre ,
« Au ciel impunément croit déclarer la guerre !
« Allez , malheur cent fois à qui vous applaudit !
« C’est bien à vous » (je parle au maître que j’ai dit)
« A vouloir vous railler des choses les plus saintes;
« A secouer le joug des plus louables craintes !
« Pour avoir de grands biens et de la qualité ,
« Une perruquetrtonde, être propre, ajusté,
« Tout en couleur de*feu , pensez- vous... » ( Prenez garde , Ce n’est pas vous, au moins, que tout ceci regarde ; )
« Pensez-vous en avoir plus de droit d’éclater u Contre les vérités dont vous osez douter ?
« De moi , votre valet , apprenez , je vous prie ,
« Qu’en vain les libertins de tout font raillerie ,
« Que le ciel tôt ou tard , pour leur punition... »
D. JIJAN.
Paix.
SGANARELLE
Çà, voyons : de quoi serait-il question?
D. JUAN
De te dire en deux mots qu’une flamme nouvelle Ici , sans t’en parler, m’a fait suivre une belle.
Et n’y craignez- vous rien pour ce commandeur mort ?
D. JUAN
Je l’ai si bien tué ! chacun le sait.
SGANARELLE
D’accord ,
On ne peut rien de mieux ; et , s’il osait s’en plaindre ,
Il aurait tort : mais...
LE FESTIN DE PIERRE
D. JUAN
Quoi ?
SGANARELLE
Ses parents sont à craindre.
D. JUAN
Laissons là tes frayeurs , et songeons seulement A ce qui me peut faire un destin tout charmant.
Celle qui me réduit à soupirer pour elle Est une fiancée aimable , jeune , belle ,
Et conduite en ces lieux , où j’ai suivi ses pas , v Par l’heureux à qui sont destinés tant d’appas.
Je la vis par hasard , et j’eus cet avantage Dans le temps qu’ils songeaient à faire leur voyage.
Il faut te l’avouer , jamais jusqu’à ce jour Je n’ai vu deux amants se montrer tant d’amour.
De leurs cœurs trop unis la tendresse visible ,
Me frappant tout à coup , rendit le mien sensible ;
Et, les voyant céder aux transports les plus doux ,
Si je devins amant , je fus amant jaloux.
Oui , je ne pus souffrir , sans un dépit extrême ,
Qu’ils s’aimassent autant que l’un et l’autre s’aime.
Ce bizarre chagrin alluma mes désirs :
Je me fis un plaisir de troubler leurs plaisirs ,
De rompre adroitement l’étroite intelligence Dont mon cœur délicat se faisait une offense.
N’ayant pu réussir , plus amoureux toujours r C’est au dernier remède, enfin, que j’ai recours :
Cet époux prétendu , dont le bonheur me blesse ,
Doit aujourd’hui sur mer régaler sa maîtresse ;
Sans t’en avoir rien dit , j’ai dans mes intérêts Quelques gens qu’au besoin nous trouverons tout prêts Ils auront une barque où la belle enlevée Rendra de mon amoui1 la victoire achevée.
SGANARELLE
Ah ! monsieur !
Hé?
SGANARELLE
C’est la le prendre comme il faut :
Vous faites bien.
D. JUAN
L’amour n’est pas un grand défaut