ACTE I, SCÈNE
D. JUAN
De fausseté je vois qu’on me soupçonne ;
Mais, madame...
Il suffit ; je t’ai trop écouté ;
En ouïr davantage est une lâcheté :
Et, quoi qu’on ait à dire, il faut qu’on se surmonte,
Pour ne se faire pas trop expliquer sa honte.
Ne te figure point qu’en reproches en l’air Mon courroux contre toi veuille ici s’exhaler ;
Tout ce qu’il peut avoir d’ardeur , de violence ,
Se réserve à mieux faire éclater ma vengeance.
Je te le dis encor, le ciel, armé pour moi,
Punira tôt ou tard ton manquement de foi ;
Et , si tu ne crains point sa justice blessée,
Crains du moins la fureur d’une femme offensée.
( Elle sort, et D. Juan la regarde partir. ) SGANARELLE.
11 ne dit mot , il rêve; et les yeux sur les siens...
Hélas ! si le remords le pouvait prendre î
D. JUAN
Viens ;
11 est temps d’achever l’amoureuse entreprise Qui me livre l’objet dont mon âme est éprise.
Suis-moi \
SGANARELLE, à part.
Le détestable ! A quel maître maudit ,
Malgré moi, si longtemps, mon malheur m’asservit !
1 Le personnage de D. Juan possède toutes Les qualités qui frappent à la scène ; il se montre et se développe d’acte en acte avec une perversité toujours égale et des attitudes sans cesse variées : tour à tour séducteur perfide , amant infidèle, époux adultère, débiteur insolvable , duelliste audacieux, seigneur insolent , maître tyrannique, railleur cruel, fils dénaturé, athée téméraire , et redoutable hypocrite. Mais ce dernier crime ne se signale en lui que vers la fin de la pièce : pour combler la mesure de ses crimes , et lui servir à les couvrir tous : les autres éclatent dans ses faits et dans ses paroles durant le cours entier de la fable. ( M. Aimé-Martin. )