ACTE 1 V , SCENE I
C’est une impiété de douter de l’oracle ,
Et mériter les maux où vous nous condamnez , Qu’éteindre un bel espoir que vous nous ordonnez. Princesse , au nom des dieux, au nom de cette flamme. ..
RODOGUNE
Un mot ne fait pas voir jusques au fond d’une âme ;
Et votre espoir trop prompt prend trop de vanité Des termes obligeants de ma civilité.
Je l’ai dit, il est vrai ; mais, quoi qu’il en puisse être , Méritez cet amour que vous voulez connaître.
Lorsque j’ai soupiré , ce n’était pas pour vous 1 ;
J'ai donné ces soupirs aux mânes d’un époux 2;
Et ce sont les effets du souvenir fidèle
Que sa mort à toute heure en mon âme rappelle.
Princes , soyez ses fils , et prenez son parti :
ANTIOCHUS
Recevez donc son cœur en nous deux réparti ;
Ce cœur, qu’un saint amour rangea sous votre empire, Ce cœur, pour qui le vôtre à tous moments soupire,
Ce cœur, en vous aimant indignement percé,
Reprend pour vous aimer le sang qu’il a versé 3 ;
II le reprend en nous , il revit , il vous aime,
Et montre , en vous aimant, qu’il est encor le même.
Ah ! princesse , en l’état où le sort nous a mis , Pouvons-nous mieux montrer que nous sommes ses fils?
RODOGUNE
Si c’est son cœur en vous qui revit et qui m’aime,
1 Ce vers paraît trop comique, et achève de révolter le lecteur judicieux, qui doit attendre ce que deviendra la proposition d’un assassinat horrible. (V.)
2 11 est expliqué très-clairement, dans les premiers actes , que jamais Rodogune n’a épousé Nicanor. Elle était, comme nous l’avons dit promise à ce prince; et c’est dans ce sens qu’elle peut le nommer son époux ; mais il n’exista point de mariage. Rodogune, en un mot', ne fut jamais , à l’égard de Nicanor, que ce que Monime croyait être à l’égard de Mithridate, veuve sans avoir eu d’époux. (P.)
3 C’est donc le cœur de Nicanor réparti entre ses deux fils , qui , ayant été percé, reprend le sang qu’il a versé, c’est-ù-dire son propre sang , pour aimer encore sa femme dans la personne de ses deux enfants. Que dire de telles idées et de telles expressions? comment ne pas remarquer de pareils défauts? et comment les excuser? que gagnerait-on à vouloir les pallier ? ce serait trahir Part qu’on doit enseigner aux jeunes gens. (V.)
RODOGUNE
Faites, ce qu’il ferait s’il vivait en lui-même 1 ;
A ce cœur qu’il vous laisse osez prêter un bras :
Pouvez- vous le porter et ne l’écouter pas 2?
S’il vous explique mal ce qu’il en doit attendre ,
Il emprunte ma voix pour se mieux faire entendre.
Une seconde fois il vous le dit par moi 3 :
Prince , il faut le venger.
ANTIOCHUS
J’accepte cette loi.
Nommez les assassins, et j’y cours.
RODOGUNE
Quel mystère
Vous fait, en l’acceptant, méconnaître une mère?
ANTIOCHUS
Ali! si vous ne voulez voir finir nos destins,
Nommez d’autres vengeurs ou d’autres assassins.
RODOGUNE
Ah ! je vois trop régner son parti dans votre âme ;
Prince , vous le prenez.
ANTIOCHUS
Oui , je le prends , madame 1 Et j’apporte à vos pieds le plus pur de son sang Que la nature enferme en ce malheureux flanc.
Satisfaites vous-même à cette voix secrète Dont la vôtre envers nous daigne être l’interprète :
Exécutez son ordre; et hâtez-vous sur moi
» Rodogune continue la figure employée par Antiochus, mais on ne peut dire vivre en soi-mème. Ce style fait beaucoup de peine; mais ce qui en fait bien davantage , c’est que Rodogune passe ainsi tout d’un coup de la modeste fierté d’une fille qui ne veut pas qu’on lui parle d’amour, à l’exécrable empressement d’exiger d’un fils la tête de sa mère. (V./
2 Prêter un bras à un cœur, le porter et ne pas l'écouter , sont des expressions si forcées, si fausses, qu’on voit bien que la situation n’est point naturelle; car d’ordinaire, comme dit Boileau,
Ce que l’on conçoit bien s’exprime clairement. (V.)
3 Est-il possible qu’ Antiochus puisse lui dire : Nommez les assassins ? Quel faux artifice ! ne les connaît il pas? ne sait-il pas que c’est sa mère? ne s’en est-elle pas vantée à lui-même ? Je n’ai point de terme pour exprimer la peine que me font les fautes de ce grand homme; elles consolent au moins , en faisant voir l’extrême difficulté de faire une bonne pièce de théâtre. (V.)
* Quelle froideur dans de tels éclaircissements, et quelles étranges
expressions! Fous le prenez? Oui, je le prends.
hi