‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 42 sur 417 · ACTE IV, SCÈNE L · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE L

De punir une reine et de venger un roi :

Mais Quitte par ma mort d’un devoir si sévère , Écoutez-en un autre en faveur de mon frère.

De deux princes unis à soupirer pour vous Prenez l’un pour victime, et l’autre pour époux; Punissez un des (ils des crimes de la mère 1 ,

Mais payez l’autre aussi des services du père;

Et laissez un exemple à la postérité Et de rigueur entière , et d’entière équité.

Quoi ! n’écouterez- vous ni l’amour ni la haine?

Ne pourrai-je obtenir ni salaire ni peine ?

Ce cœur qui vous adore, et que vous dédaignez...

RODOGUNE

Hélas , prince 2 !

ANTIOCHUS

Est-ce encor le roi que vous plaignez 3! Ce soupir ne va-t-il que vers l’ombre d’un père?

RODOGUNE

Allez, ou pour le moins rappelez votre frère :

Le combat pour mon âme était moins dangereux Lorsque je vous avais à combattre tous deux :

Vous êtes plus fort seul que vous n’étiez ensemble;

Je vous bravais tantôt, et maintenant je tremble. J’aime; n’abusez pas, prince, de mon secret •

Au milieu de ma haine il m’échappe à regret ;

Mais enlin il m’échappe , et cette retenue

Ne peut plus soutenir l’effort de votre vue-

Oui , j’aime un de vous deux malgré ce grand courroux,

Et ce dernier soupir dit assez que c’est vous.

Un rigoureux devoir à cet amour s’oppose :

» Peut-on sérieusement dire à Rodogune : Tuez l’un de nous deux, et épousez Vautre , et se complaire dans cette pensée aussi froide que barbare, et la retourner en deux ou trois façons? Corneille fait dire à Sabine , dans les Horaces •• Que l'un de v>ous me tue , et que Vautre me venge; il répète ici cette pensée, mais il la délaye, il la rend insipide ; tous ces froids efforts de l’esprit ne sont que des amplifications. Ce n’est pas là Virgile , ce n’est pas là Racine. (V.)

2 Rodogune passe tout d’un coup de l’assassinat à la tendresse. La petite finesse du soupir qui va vers l’ombre d’un père, et Rodogune qui tremble d’atmer , forment ici une pastorale. Cela n’est que trop vrai ; et, encore une fois , il faut le dire et le redire. (V.)

3 Ce mélange de tendresse naïve et d’atrocités affreuses n’est pas supportable. (V.)

KODOGUNE.

INe m’en accusez point , vous en ôtes la cause;

Vous l’avez fait renaître en me pressant d’un choix Qui rompt de vos traités les favorables lois.

D’un père mort pour moi voyez le sort étrange :

Si vous me laissez libre , il faut que je le venge » ;

Et mes feux dans mon àme ont beau s’en mutiner > ,

Ce n’est qu’à ce prix seul que je puis me donner :

Mais ce n’est pas de vous qu’il faut que je l’attende 5 ,

Votre refus est juste autant que ma demande.

A force de respect votre amour s’est trahi.

Je voudrais vous haïr s’il m’avait obéi;

Et je n’estime pas l'honneur d’une vengeance Jusqu’à vouloir d’un crime être la récompense 4.

J Pourquoi? elle a donc été sa femme? mais si elle ne l’a point été, elle n’est point du tout obligée de venger Nicanor; elle n’est obligée qu’à remplir les conditions de la paix , qui interdisent toute vengeance* ainsi elle raisonne fort mal. (V.) — Elle n’a point été sa femme; mais elle pourrait se croire obligée de venger un prince dont elle était’ aimée , et à qui elle avait été promise. (P.)

- Des Jeux qui se mutinent! cela est impropre; et s'en mutinent est encore plus mauvais : on ne se mutine pointée; mutiner est un verbe qui n’a point de régime. Cette scène est un entassement de barbarismes et de solécismes , autant que de pensées fausses. Ce sont ces défauts, applaudis par quelques ignorants entêtés, que Boileau avait en vue , quand il disait, dans son Art poétique:

Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,

Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme. (V.)

s pourquoi l’a-t-elle donc demandé? Toutes ces contradictions sont la suite de cette proposition révoltante qu’elle a faite d’assassiner sa belle-mère ; une faute en attire cent autres. (V.)

4 Y a-t-il de l’honneur dans cette vengeance? Elle change à présent d'avis ; elle ne voudrait plus d’Antiochus , s’il avait tué sa mère : ce n’est pas là assurément le caractère qu’exigent Horace et Boileau :

Qu’en tout avec soi-même il se montre d’accord ,

Et qu’il soit jusqu’au bout tel qu’on l’a vu d’abord. (V.)

— Elle ne change ni d’avis ni de caractère; elle prouve seulement que jamais elle n’avait eu l’intention de faire sérieusement aux deux princes une proposition dont elle savait bien que l’un et l’autre seraient infailliblement révoltés. Voilà du moins ce que, dans l’examen de sa pièce, Corneille oppose aux objections qu’on lui fit de son temps, et que Voltaire n’a fait que renouveler. Quant à nous, il nous semble que le grand succès de cette tragédie, principalement dans sa nouveauté, est une preuve très-forte que le public ne se méprit jamais sur la véritable intention de Corneille. Il n’imagina point, puisqu’il n’en fut point révolté, que la proposition de Rodogune pût être sérieuse. Mais quand il \it , au dénoùment , toutes les beautés que. Corneille avait su tirer d’une

Page 1