ACTE I, SCÈNE 1Y
J’espère en votre cœur surprendre quelque place :
Votre refus est juste, et j’en sais les raisons.
Ce n’est pas à nous deux d’unir les deux maisons ;
D’autres destins , madame, attendent l’un et l’autre :
Ma foi m’engage ailleurs aussi bien que la vôtre.
Vous aurez en Léonce un digne possesseur» ;
Je serai trop heureux d’en posséder la sœur.
Ce guerrier vous adore, et vous l’aimez de même:
Je suis aimé d’Eudoxe autant comme je l’aime1 2 :
Léontine leur mère est propice à nos vœux ;
Et, quelque effort qu’on fasse à rompre ces beaux nœuds. D’un amour si parfait les chaînes sont si belles ,
Que nos captivités doivent être éternelles.
Seigneur , vous connaissez ce cœur infortuné :
Léonce y peut beaucoup ; vous me l’avez donné , '
Et votre main illustre augmente le mérite Des vertus dont l’éclat pour lui me sollicite;
Mais à d’autres pensers il me faut recourir :
Il n’est plus temps d’aimer alors qu’il faut mourir 3;
1 Le lecteur doit savoir que Léonce , dont on n’a point encore parlé , passe pour le fils de Léontine , ancienne gouvernante du prince Héraclius, fils de Maurice , et du prince Martian , fils de Phocas. On ne sait point encore que ce prétendu Léonce a été changé en nourrice , et qu’il est le véritable Martian. Il eût été à souhaiter peut-être que dès la première scène ces aventures eussent été éclaircies ; mais avec un peu d’attention il sera aisé de suivre l’intrigue : il est triste qu’on ait besoin de celte attention, qui d’un divertissement nous fait une fatigue , comme dit Boileau. (V.)
* Cette Eudoxe est une fille de Léontine , que par conséquent Martian croit sa sœur. On n’a point encore parlé d’elle, et le véritable Mcraclius , cru Martian , s’occupe ici de l’arrangement d’un double mariage. On ne s’arrêtera point à la faute grammaticale, aimé autant comme je l’aime, ni à ces beaux nœuds, ni à cet amour parfait , ni à ces chaînes si belles , à ces captivités éternelles. Quinault a passé pour avoir le premier employé ces expressions, dont Corneille s’était servi avant lui dans presque toutes les pièces. Il paraît étrange que le public se soit trompé à ce point: mais c’est que ces expressions firent une grande impression dans Quinault, qui ne parle jamais que d’amour, et qui en parle avec élégance ; elles en firent très-peu dans les ouvrages de Corneille, dont les beautés milles couvrent toutes ces petitesses trop fréquentes. Tous ces vers , d’ailleurs , sont du style de la comédie, et d’un style incorrect. (V.)
3 Ce beau vers paraît la condamnation de tout ce que vient de dire Heraclius, qui n’a parié que de mariage : on s’attendait qu’il parlerait d’abord à Pulehérie du péril affreux ou elle est. et dieatjam, nunerte-
Et quand à ce départ une âme se prépare..,
Redoutez un peu moins les rigueurs d’un barl>are : Pardonnez-moi ce mot ; pour vous servir d’appui .J’ai peine à reconnaître encore un père en lui.
Résolu de périr pour vous sauver la vie ,
Je sens tous mes respects céder à cette envie;
Je ne suis plus son lils , s’il en veut à vos jours ,
Et mon cœur tout entier vole à votre secours.
PÜLCHÉRIE.
C’est donc avec raison que je commence à craindre,
Non la mort, non l’hymen où l’on me veut contraindre,
Mais ce péril extrême où pour me secourir Je vois votre grand cœur aveuglément courir.
MARTIAN
Ah, mon prince, ah , madame! il vaut mieux vous résoudre, Par un heureux hymen , à dissiper ce foudre.
Au nom de votre amour et de votre amitié ,
Prenez de votre sort tous deux quelque pitié.
Que la ver tu du fils , si pleine et si sincère ,
Vainque la juste horreur que vous avez du père ;
Et , pour mon intérêt, n’exposez pas tous deux 1 ...
IIÉRACLIÜS.
Que me dis-tu, Léonce ? et qu’est-ce que tu veux?
Tu m’as sauvé la vie ; et , pour reconnaissance ,
Je voudrais à tes feux ôter leur récompense ;
Et, ministre insolent d’un prince furieux,
Couvrir de cette honte un nom si glorieux ;
Ingrat à mon ami , perfide à ce que j’aime ,
bcntia diei. Aussi tous ces personnages ont beau parler d’amour, et de tyrans , et de mort , aucun d'eux ne touche , aucun n’inspire de terreur jusqu'ici; mais l’intrigue commence à attacher, et c’est beaucoup. Le principal mérite de cette pièce est dans rembarras de cette intrigue, qui pique toujours la curiosité. (V.)
> Martian , cru Léonce , amoureux de Pulchéric, veut ici que Pulchérie épouse Héraclius, cru Martian, amoureux d’Eudoxe. Je remarquerai, à cette occasion , que, toutes les fois qu’on cède ce qu’on aime, ce sacrifice ne peut faire aucun effet, à moins qu’il ne coûte beaucoup : ce sont ces combats du cœur qui forment les grands intérêts; de simples arrangements de mariage ne sont jamais tragiques , à moins que, dans ces arrangements mêmes , il n’y ait un péril évident et quelque chose de funeste. N'exposez pas tous deux n’est pas français; U faut : ne les exposez pets tous deux. (V.)