‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 89 sur 417 · ACTE 111, SCÈNE 1. Il · texte numérisé non relu

ACTE 111, SCÈNE 1. Il

Et je m’imputais même à trop de vanité De trouver entre nous quelque inégalité.

La race de Léonce étant patricienne,

L’éclat de vos vertus l’égalait à la mienne;

Et je me laissais dire en mes douces erreurs :

« C’est de pareils héros qu’on fait les empereurs ;

« Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage « A qui le monde entier peut rendre un juste hommage. » J’écoutais sans dédain ce qui m’autorisait :

L’amour pensait le dire , et le sang le disait ;

Et de ma passion la flatteuse imposture S’emparait dans mon cœur des droits de la nature.

MARTI AN

Ah ! ma sœur , puisque enfin mon destin éclairci Veut que je m’accoutume à vous nommer ainsi ,

Qu’aisément l’amitié jusqu’à l’amour nous mène î C’est un penchant si doux qu’on y tombe sans peine ;

Mais quand il faut changer l’amour en amitié.

Que l’âme qui s’y force est digne de pitié !

Et qu’on doit plaindre un cœur qui, n’osant s’en défendre,

Se laisse déchirer avant que de se rendre !

Ainsi donc la nature à l’espoir le plus doux Fait succéder l’horreur, et l’horreur d’être à vous!

Ce que je suis m’arrache à ce que j’aimais d’être !

Ah ! s’il m’était permis de ne me pas connaître ,

Qu’un si charmant abus serait à préférer A l’âpre vérité qui vient de m’éclairer !

PULCHÉRIE

J’eus pour vous trop d’amour pour ignorer ses forces.

Je sais quelle amertune aigrit de tels divorces 1 ;

Et la haine à mon gré les fait plus doucement Que quand il faut aimer, mais aimer autrement2.

1 On aigrit des douleurs, des ressentiments, des soupçons même. Racine a dit , avec son élégance ordinaire :

La douleur est injuste , et toutes les raisons Qui ne la ûattent point aigrissent ses soupçons.

Mais on n’a jamais aigri une séparation ; et une sœur qui ne peut épouser son frère ne fait point un divorce. (V.)

2 Les maximes, les sentences , au moins doivent être claires; celleci n’est ni claire, ni convenable, ni vraie. Il est faux qu’il soit plus agréable d’ôtre obligé de passer de l’amour à la haine, que de l’amour

HÈRACL1Ü8. '

J’ai senti comme vous une douleur bien vive Kn brisant les beaux fers qui me tenaient captive* ;

Mais j’en condamnerais le plus doux souvenir,

S’il avait à mon cœur coûté plus d’un soupir.

Ce grand coup m’a surprise , et ne m’a point troublée Mon âme l’a reçu sans en être accablée ;

Et comme tous mes feux n’avaient rien que de saint, L’honneur les alluma , le devoir les éteint.

Je ne vois plus d’amant où je rencontre un frère :

L’un ne peut rne toucher , ni l’autre me déplaire ;

Et je tiendrai toujours mon bonheur infini,

Si les miens sont vengés , et le tyran puni.

Vous , que va sur le trône élever la naissance,

Régnez sur votre cœur avant que sur Byzance;

Et, domptant comme moi ce dangereux mutin2 ,

Commencez à répondre à ce noble destin.

MARTIAN

Ah! vous fûtes toujours l’illustre Pulcliérie,

En fille d’empereur dès le berceau nourrie;

Et ce grand nom sans peine a pu vous enseigner

à l’amitié. Corneille est tombé si souvent dans ce défaut, qu’il est inutile d’en examiner la source. Cette habitude de faire raisonner scs personnages avec subtilité n’est pas le fruit du génie. Le génie peint à grands traits, invente toujours les situations frappantes , porte la terreur dans l’ùme , excite les grandes passions, et dédaigne tous les petits moyens; tel est Corneille dans le cinquième acte de Rodogune, dans des scènes des Horaces , de Cinna , de Pompée, Le génie n’est point subtil et raisonneur : c’est ce qu’on appelle esprit qui court après les pensées, les sentences, les antithèses, les réflexions, les contestations ingénieuses. Toutes les pièces de Corneille , et surtout les dernières, sont infectées de ce grand défaut, qui refroidit tout. L 'esprit dans Corneille, comme dans le grand nombre de nos écrivains modernes, est ce qui perd la littérature : ce sont les traits de génie de ce grand homme qui seuls ont fait sa gloire et montré l’art. Je ne sais pourquoi on s’est plu à répéter que Corneille avait plus de génie, et Racine plus d’esprit; il fallait dire que Racine avait beaucoup plus de goût , et autant de génie. Un homme avec du talent et un goût sûr ne fera jamais de lourdes chutes en aucun genre. (V ) »

1 I)e beaux fers! et on reproche à Racine d’avoir parlé d’amour ! Mais on ne trouve chez lui i beaux fers ni beaux feux ; ce n’est que dans sa faible tragédie A' Alexandre , où il voulait imiter Corneille , qu’il fait dire à Éphcstion :

Fidèle confident du beau feu de mon maître. (V.)

2 Ce dangereux mutin est une expression qui ne convient que dans une épigramme. (V.)

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