‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 90 sur 417 · ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I

Comment dessus vous-même il vous fallait régner 1 :

Mais pour moi, qui, caché sous une autre aventure,

D’une âme plus commune ai pris quelque teinture ,

Il n’est pas merveilleux si ce que je me crus Mêle un peu de Léonce au cœur d’Héraclius.

A mes confus regrets soyez donc moins sévère :

C’est Léonce qui parle , et non pas votre frère ;

Mais si l’un parle mal , l’autre va bien agir 2 ,

Et l’un ni l’autre enfin ne vous fera rougir.

Je vais des conjurés embrasser l’entreprise ,

Puisqu’une âme si haute à frapper m’autorise ,

Et tient que, pour répandre un si coupable sang,

L’assassinat est noble et digne de mon rang 3.

Pourrai-je cependant vous faire une prière?

PULCHÉRIE

Prenez sur Pulchérie une puissance entière.

MARTIAN

Puisqu’un amant si cher ne peut plus être à vous ,

Ni vous , mettre l’empire en la main d’un époux ,

Épousez Martian comme un autre moi-même ;

Ne pouvant être à moi , soyez à ce que j’aime.

Ne pouvant être à vous , je pourrais justement Vouloir n’être à personne , et fuir tout autre amant;

Mais on pourrait nommer cette fermeté d’âme Un reste mal éteint d’incestueuse flamme.

Afin donc qu’à ce choix j’ose tout accorder,

Soyez mon empereur pour me le commander.

Martian vaut beaucoup , sa personne m’est chère ;

1 Un grand norn qui enseigne comment il faut régner dessus soi-même. Martian caché sous une aventure , et qui a pris la teinture d’une âme commune ! que d’incorrection ! que de négligence ! (V.)

2 Cela confirme encore la preuve que le mauvais goût était dominant, et que Corneille , malgré la solidité de son esprit, était trop asservi à ce malheureux usage : il y a même du comique dans ces oppositions de Léonce avec Martian; et ce jeu de Léonce qui parle , avec Martian qui agit , ressemble à l’Amphitryon qui rejette sur l’époux d’Alcmène les torts reprochés ù l’amant d’Alcmène. Ces artifices réussissent beaucoup plus dans le comique , et sont puérils dans la tragédie. (V.)

3 Pulchérie n’a point dit cela : on peut hasarder queTassassinat est peut-être pardonnable contre un assassin ; mais que l’assassinat soit digne du rang suprême , c’est une de ces idées monstrueuses qui révolteraient , si le ridicule ne les rendait sans conséquence. (V.)

Mais purgez sa vertu des crimes de son père ,

Et donnez à mes feux pour légitime objet Dans le fils du tyran votre premier sujet.

MARTI A N

Vous le voyez, j’y cours; mais enfin, s’il arrive Que l’issue en devienne ou funeste ou tardive,

Votre perte est jurée ; et d’ailleurs nos amis Au tyran immolé voudront joindre ce fils.

Sauvez d’un tel péril et sa vie et la vôtre ;

Par cet heureux hymen conservez l’un et l’autre ;

Garantissez ma sœur des fureurs de Phocas ,

Et mon ami de suivre un tel père au trépas.

Faites qu’en ce grand jour la troupe d’Exupère Dans un sang odieux respecte mon beau-frère;

Et donnez au tyran , qui n’en pourra jouir ,

Quelques moments de joie , afin de l’éblouir.

PULCHÉRIE

Mais durant ces moments , unie à sa famille ,

Il deviendra mon père, et je serai sa fille;

Je lui devrai respect, amour, fidélité;

Ma haine n’aura plus d’impétuosité ;

Et tous mes vœux pour vous seront mois et timides ,

Quand mes vœux contre lui seront des parricides.

Outre que le succès est encore à douter ,

Que l’on peut vous trahir , qu’il peut vous résister ;

Si vous y succombez , pourrai-je me dédire D’avoir porté chez lui les titres de l’empire ?

Ah ! combien ces moments de quoi vous me flattez Alors pour mon supplice auraient d’éternités 1 !

Votre haine voit peu l’erreur de sa tendresse ;

Comme elle vient de naître , elle n’est que faiblesse :

» On n'a jamais dû , dans aucune langue , mettre le mot d’éternité au pluriel, excepté dans le dogmatique, quand on distingue mal à propos l’éternité passée et l’éternité à venir, comme lorsque Platon dit que notre vie est un point entre deux éternités ; pensée que Pascal a répétée , pensée sublime , quoique dans la rigueur métaphysique elle soit fausse. Remarquez encore qu’on ne peut dire, ces moments de quoi vous me flattez ; cela n’est pas français; 11 faut, ces moments dont vous me flattez. Remarquez qu’une haine ne voit point l’erreur de sa tendresse ; car comment une haine aurait-elle une-tendresse? Pulchérie dit encore que sa haine a les yeux mieux ouverts que celle de Martian. Quel langage! et qu’est-ce encore qu’une mort propre à former de beaux nœuds , et qui purifie un objet ? (V).

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