‹ Théâtre de pocheChapitre 64 sur 82 · GÉRONTE, FRONTIN · texte numérisé non relu

GÉRONTE, FRONTIN

FRONTIN, à part.

Décidément Géronte est un oncle farouche.

Vieillard dénaturé, puisque rien ne te touche, Je m'en vais te donner une bonne leçon, Et te servir tout chaud im plat de ma façon.

Haut et s' avançant.

Monsieur qu'avez-vous donc? vous avez Fair tout chose !

GÉRONTE

J'étrangle de colère.

FRONTIN

Et le pourquoi?

a04 THÉÂTRE DE POCHE

! GÉROMTE.

La cause Qui peut &ire passer de Fécarlate au bleu IJn oncle modéré, quelle est-elle?

FRONTIN

On neveu.

GÉRONTE

Sous prétexte qu^il est un peu fils de mon frère, Ce Valère maudit me damne et m'exaspère.

FROKTIN.

Heureux, trois fois heureux, qui n'a pas de parents!

GÉRONTE

Sous le balcon d'Inez tous les jours je le prends, Brassant quelque projet, dressant quelque machine..

FRONTIN

La tuhpe se plaît aux vases de la Chine, La marguerite aux prés, la violette aux bois. L'iris au bord des eaux, la giroflée aux toits; Mais la fleur qui le mieux vient sous une fenêtre, C'est un amant; Inez Ta remarqué, peut-être.

GÉRONTE

Je saurai -nettoyer et sarcler le terrain...

Mais, Froritiiij couvre-toi; tu prendras le serein, Si tu restes ainsi sans chapeau dans la rue.

Si je mets mon chapeau, j'échappe .à votre vue. Je m'éclipse... >

GÉRONTE

Comment?

FRONTIN

Je disparais tout vif!

GÉRONTE

Que me chantes-tu là?

FRONTIN

Rien que de positif.

Avec attention examinez ce feutre.

GÉRONTE

Il est d'un poil douteux et d'une teinte neutre.

FRONTIN

Dites qu'il est déteint, bossue, crasseux, gras ;

Que le soleil, la pluie et les ans lont fait ras ;

J*en conviens. Mais jamais sur la terre où nous sommes.

Depuis les temps anciens que se coiffent les hommes,

Bien qu'il soit déformé, sans ganse et tout roussi,

11 n'exista chapeau pareil à celui-ci !

J'en ai vu d'aussi laids, mais non pas de plus sales !

FRONTIN

D'où pensez-vous qu'il vienne?

GÉROJSTE. ,

. Eh ! des piliers des halles !

FRONTIN

Fi donc! c'est le chapeau de Fortunatus.

206 • THÉÂTRE DE POCUE

GÉRONTE

Ça?

FRONTIN

Ça ! le chapeau qui rend invisible. Il passa

Dans mes mains par un tas de hasards incroyables,

D'événements trop vrais pour être vraisemblables.

GÉRÛNTE.

Quand on a ce chapeau sur la tête, dis-tu, Personne ne vous voit?

FRONTIN

Oui, telle est sa vertu.

GÉRONTE

J'ai confiance en toi. . . Mais je ne te puis croire : Un tel prodige veut une preuve notoire.

Vous Taurez.

GÉRONTE

Sur-le-champ?

FRONTIN

Tenez, regardez bien...

GÉRONTE

Oui... oui...

FRONTIN, passant derrière Géronte, et le tenant par la basque

de son habit.

Le tour est fait. — Que voyez^vous? Plus rien.

GÉRONTE

Où donc est-il passé? C'est incompréhensible !

FRONTIN, même jeu.

Nulle part; je suis là, devant vous, invisible.

GÉRONTE

Il faut que je te trouve absolument.

FRONTIN, même jeu.

Cherchez, Gros homme!

GÉRONTE

Je n'ai pas pourtant les yeux bouchés.

FRONTIN, même jeu.

Je le lui donne en cent. Je le tiens par la basque

De son habit ! Monsieur, vous courez comme un Basque,

Ménagez-vous.

GÉRONTE

Prodige étrange à concevoir!

n est là qui me parle, et je ne puis le voir ! Où donc es-tu, Frontin? A gauche?

FRONTIN, même jeu.

Non, à droite.

GÉRONTE

Par ici?

FRONTIN, même jeu.

Non, par là. — Va, marche ; je t'emboîte !

GÉRONTE

Ouf! je suis tout en nage !

FRONTIN

Êtes-vous satisfait?

Êtes- VOUS convaincu pleineinent?

GÉRONTE

Tout à fait.

FRONTIR.

Or ça, reparaissons.

D passe devant Géronte.

GÉRONTE

Je te vois à merveille.

FROUTIN.

Pardieu!

GBRONTB.

C'est étonnant! Je ne sais si je veille.

Ou si je dors. — Veux-tu me donner ce chapeau?

FRONTIN

Je voudrais bien, monsieur, vous en faire cadeau : Hais, vraiment, je ne puis. . . Ce chapeau c'est mon gite. Ma cave, ma cuisine. . .

GERONTE.

Il te sert de marmite?

Je ne suis plus surpris alors qu'il soit si gras ! Fait-il de bon bouillon?

FRONTIW.

Vous ne comprenez pas.

Quand l'heure du dîner me c^unllonne au ventre, J'enfonce mon castor jusqu'au sourcil, et j'entre Chez quelque rôtisseur, invisible pour tous.

Là, parmi les poulets, colorés de tons roux,

LE TRICORNE EKGHANTE 209

J'avise le plus blond, je le prends et le mange Les pieds sur les chenets, où nul ne me dérange. Puis, au bouchon voisin, pour arroser mon rôt. Je sable du meilleur, sans payer mon écot.

6ÉR0NTE.

C'est merveilleux !

FRONTIN

J'en use avec la hiperie Comme avec la taverne et la rôtisserie.

Demandez-moi mes yeux, demandez-moi ma peau.

Ma femme, mes enfants, mais non pas mon chapeau.

GÉRONTE

De ce feutre coiffé, qu'il me serait facile De savoir ce que font Valère et ma pupille !

FRONTIH.

Pour un tuteur hors d'âge, amoureux et jaloux. Ce moyen est phis sûr que grilles et verix)us. Avec un tel trésor, plus de ruse possible; Devant le criminel vous surgissez, terrible.

Au moment périlleux, sans que l'on sache d'où, Comme un diable à ressort qui jaillit d'un joujou!

GÉRONTE

Je te l'achète*

FRONTIN

Non. — Vous êtes trop avare !

Ce feutre me fait roi de France et de Navarre, Et vous m'en offririez des prix déshonorants.

GÉRONTF,

Cent écus, est-ce assez ?

C'est peu. . . mais je les prends.

GÉBONTE.

Je voudrais bien, avant de te donner la bourse, Essayer...

FRONTIN

Comment donc I

GÉRONTE, à part, mellanl le chapeau.

Je vais prendre ma course, Et j'aurai le chapeau sans qu'il m'en coûte un sou ! Il ne me verra pas.

FRONTlN, à pan.

J'ai compris, vieux filou!

Haut.

Âhl monsieur, c'est très-mal de frustrer un pauvre homme! Une telle action me renverse et m'assomme ; C'est affreux... Il ne peut encore être bien loin; Afin de le trouver, bâtonnons chaque coin ; Tapons, faisons des bleus sur le dos de l'espace ; Dans notre moulinet il faudra bien qu'il passe! Frappons atout hasard. . .Pan! pan! pan! . . . pif! paf ! pouf! En long, en large, en haut, en bas, en travers...

GÉRONTE

Ouf!...

Ah ! la cuisse ! ah ! le bras ! ah ! le dos ! ah 1 l'épaule *

LE TFIGORNË ENCHANTÉ 21i

FRONTIN

Je m'escrimerai tant du bout de cette gaule, Que je rattraperai. — Si je ne le vois pas, Je l'entends qui renifle et geint à chaque pas. . .

A part.

D'un revers de bâton faisons cesser le charme.

Il fait tomber le chapeau.

GÉRONTE, à part.

Je suis tigré, zébré I

FRONTIR.

Çà, déposons notre arme Votre éclipse m'avait vraiment inquiété ; Je vous cherchais partout. Vous aurais-je heurté?

GÉRONTE

Nullement.

PROHTIN.

J'aurais pu vous faire quelque bosse.

GÉRONTE, à part.

Je suis dur. Je paîrai quelqu'un pour qu'il te rosse, Assassin !

FRONTIM, lui présentant le chapeau.

Achevons promptement le marché.

Nous sommes confiants... Quand vous aurez lâché, Je lâcherai.

GÉRONTE, lui donnant une bourse.

C'est fait.

212 THÉÂTRE DE POGUË

KRONTIN.

Heureux mortel! Le monde Est à vous maintenaut, moins cette bourse ronde.

* U Vempodie.

Vous êtes conmie Tair : vous entrez en tout lieu ; Homme, vous possédez la science d'un dieu !

Bien ne vous est caché, vous lisez dans les âmes, Et, ce que nul n'a fait, vous connaissez les femmes... Marinette à propos se dirige vers nous; .

Disparaissez, je vais la confesser sur vous.

Géronte se coiffe da chapeau.

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