‹ Theatre de Regnard (volume 2)Chapitre 283 sur 434 · ACTE I , SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I , SCÈNE III

Et cette nuit encor, je rappelle mon songe ,

( O douce illusion d’un aimable mensonge ! )

Je me suis figuré , dans mon premier sommeil , Être dans un jardin , au lever du soleil ,

Que l’Aurore vermeille, avec ses doigts de roses, Avait semé de fleurs nouvellement écloses :

Là , sur les bords charmants d’un superbe canal , Qui reçoit dans son sein un torrent de cristal ,

Où cent flots écumants , et tombant en cascades , Semblent être poussés par autant de naïades ;

Là, dis-je, reposant sur un lit de roseaux ,

Je vous vois sur un char sortir du fond des eaux : Vous aviez de Vénus et l’habit et la mine :

Cent mille Amours poussaient une conque marine, Et les Zéphyrs badins, volant de toutes parts. Faisaient au gré des airs flotter des étendards.

FINETTE

Ah ! ciel ! le joli rêve î

ARAMINTE

Achevez, je vous prie.

LE CHEVALIER

Mon âme, à cet aspect , d’étonnement saisie...

ARAMINTE

Et j’étais la Vénus flottant sur ce canal P

LE CHEVALIER

Oui , madame , vous-même , en propre original. L’esprit donc enchanté d’un 6i noble spectacle ,

Je me suis avancé près de vous sans obstacle.

ARAMINTE

De grâce, dites-moi , parlant sincèrement.

Sous l’habit de Vénus , avais-je l’air charmant ,

Le port noble et divin?

LE CHEVALIER

Le plus divin du monde ; Vous sentiez la déesse une lieue à la ronde.

M’étant donc avancé pour vous donner la main ,

Le jardin à mes yeux a disparu soudain ;

Et je me suis trouvé dans une grotte obscure ,

Que l’art embellissait ainsi que la nature.

Là, dans un plein repos, et couronné de fleurs,

Je vous persuadais de mes vives douleurs.

LES MÉNECHMES

Vous vous laissiez toucher d’une bonté nouvelle,

Et preniez de Vénus la douceur naturelle,

Lorsque , par un malheur qui n’a point de pareil ,

Mon valet, en entrant, a causé mon réveil.

araminte.

Je suis au désespoir de cette circonstance :

Et voilà des valets l’ordinaire imprudence !

Toujours mal à propos ils viennent nous trouver.

LE CHEVALIER

Mon songe n’est pas fait , et je veux l’achever.

ARAMINTE

D’accord. Mais je voudrais que, pour vous satisfaire, Votre bonheur toujours ne fût pas en chimère ,

Et qu’un heureux hymen , entre nous concerté ,

Pût donner à vos feux plus de réalité.

Mais j’en crains le retour •. dans le siècle où nous sommes Le dégoût dans l’hymen est naturel aux hommes :

Et la possession souvent du premier jour Leur ôte tout le sel et le goût de l’amour.

LE CHEVALIER

Ah! madame, pour vous mon amour est extrême :

Je sens qu’il doit aller par delà la mort môme Et’si , par un malheur que je n’ose prévoir,

Votre mort... Ah! grands dieux ! quel affreux désespoir Mon âme, en y pensant , de douleur possédée...

ARAMINTE

Rejetons loin de nous cette funeste idée ;

Et , pour mieux célébrer le plaisir du retour,

Je veux que nous dînions ensemble dans ce jour.

J’ai fait , dès ce matin , inviter une amie , >

Et vous augmenterez la bonne compagnie.

LE CHEVALIER

Madame, cet honneur m’est bien avantageux.

Une affaire à présent m’arrache de ces lieux :

Pour revenir plus tôt , je pars en diligence.

ARAMINTE

Allez. Je vous attends avec impatience.

Ici , dans un moment , je reviens sur mes pas.

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