SCÈNE PREMIÈRE
ÉRASTE, CRISPIN
ÉRASTE, tenant le portefeuille de Géronto.
Ah ! mon pauvre Crispin, je perds toute espérance. Mon oncle ne saurait reprendre connaissance .
406 LE LÉGATAIRE UNIVERSEL
L’art et les médecins sont ici superflus;
Le pauvre homme n’a pas à vivre une heure au plus. Le legs universel qu’il prétendait me faire,
Comme tu vois, Crispin , ne m’enrichira guère.
CRISPIN
Lisette et moi, monsieur, pour finir nos projets, Nous comptions bien aussi sur quelque petit legs.
ÉRASTE
Quoiqu’un cruel destin, à nos désirs contraire, Épuise contre nous les traits de sa colère.
Nos soins ne seront pas infructueux et vains; Quarante mille écus que je tiens dans mes mains , Triste et fatal débris d’un malheureux naufrage , Seront mis , si je veux , à l’abri de l’orage.
Voilà tous bons billets que j’ai trouvés sur lui.
CRISPIN , voulant prendre les billets.
Souffrez que je partage avec vous votre ennui.
Ce petit lénitif, en attendant le reste,
Pourra nous consoler d’un coup aussi funeste.
ÉRASTE
11 est vrai, cher Crispin; mais enfin tu sais bien Que cela ne fait pas presque le quart du bien Qu’en la succession mes soins pouvaient prétendre ,
Et que le testament me donnait lieu d’attendre :
Des maisons à Paris , des terres , des contrats , Offraient bien à mon cœur de plus charmants appas. Non que l’ardeur du gain et la soif des richesses Me fissent ressentir leurs indignes faiblesses;
C’est d’un plus noble feu dont mon cœur est épris.
Je devais épouser Isabelle à ce prix :
Ce n’est qu’avec ce bien , qu’avec ces avantages,
Que je puis de sa mère obtenir les suffrages :
Faute de testament, je perds, et pour toujours.
Un bien dont dépendait le bonheur de mes jours.
J’entre dans vos raisons; elles sont très-plausibles : Mais ce sont de ces coups imprévus et terribles ,
Dont tout l’esprit humain demeure confondu ,
Et qui mettent à bout la plus mâle vertu.
Pour marquer au vieillard sa dernière demeure ,
O mort , tu devais bien attendre encore une heure ;