‹ Theatre de Regnard (volume 2)Chapitre 414 sur 434 · A M. LE MARQUIS DE · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE

Ariste , en vains discours tu t'échauffes la bile ;

Réserve tes conseils pour un cœur plus docile :

Tes avis sont fort bous, on en doit foire cas;

Mais , pour t'en parler net, je ne les suivrai pas.

Tel qu’un marchand avide, arraché du naufrage,

Des périls échappé je perds toute l’image ;

Un lier démou m’agite, et m’oblige à souffrir.

Ce démon , quel est-il ? c’est l’ardeur de courir.,

Trop gras d’un plein repos, je pars pour l’Italie.

Je suis fou , diras-tu. Qui n’a pas sa folie?

La nature, en naissant, jalouse de son droit,

Marque l’homme à sou coin par quelque faible endroit . Souvent notre bon sens malgré nous s’évapore,

Et nous aurions besoin tous d’un peu d’ellébore.

Pour surcroît de malheur, prévenus follement,

Nous nous applaudissons dans notre égarement.

Moi , vous dira ** , que, d’une main profane,

Pour trois fois mille écus je vende mon Albane!

J’aurais perdu l’esprit; non, je n’en ferai rien.

Mais, monsieur... Non, vous dis-je... Il est beau, j’enconvion; Jamais l’art triomphant, avec tant de noblesse,

N’insulta la nature et montra sa faiblesse :

Mais, s’il vous en souvient, depuis un lustre entier,

En cuillères d’étain , en fourchettes d’acier,

Vous mangez, le dimanche, une fort maigre soupe; lin pot cassé vous sert de bouteille et de coupe;

Et vous et votre sœur, sans habits et sans bois.

Ne vous chauffez l’hiver qu’en souillant dans vos doigts. Voilà d’un fou parfait la parlante peinture ,

Dit aussitôt André , qui , docteur en usure,

Compte déjà combien neuf mille francs par mois ,

Placés modestejnent, rendent au dernier trois.

Il est fou. Qui le nie? Êtes-vous donc plus sage,

POÉSIES DIVERSES

O vous qui , possédant tous les trésors du Tagc,

Vous laissez consumer et de soif et de faim ,

Plutôt-que d’y porter une coupable main ?

Oronte, pâle, étique , et presque diaphane Par les jeûnes cruels auxquels il se condamne,

Tombe malade enfin ; déjà de toutes parts Le joyeux héritier promène ses regards ,

L)’un ample coffre-fort contemple la figure ,

En perce de ses yeux les ais et la serrure.

Un nouvel Esculape , en cette extrémité ,

Au malade aux abois assure la santé.

S’il veut prendre un sirop que dans sa main il .porte. Que coûte-t-il? lui dit l’agonisant. — Qu’importe?

— Qu’importe, dites-vous? Je veux savoir combien.

Peu d'argent, lui dit-il. — Mais encor? — Presque rien , Quinze sous. — Juste ciel ! quel brigandage extrême! On me tue, on me vole : et n’est-ce pas le môme,

De mourir par la fièvre, ou par la pauvreté?

Non , je n’achète point à ce prix la santé.

Damou est agité d’une fureur contraire ;

Et, dissipant tout l’or qui fit damner son père ,

11 fait, en moins d’un an, passer par un cornet Cinquante mille écus d’un bien et quitte et net.

Qui des deux est plus fou , le prodigue ou l’avare?

Tous deux de leurs erreurs sont le jouet bizarre.

Que sert donc aux mortels cette droite raison Que le ciel leur donna comme un sûr caveçou ,

Si rien ne peut brider leur fougue et leur audace? Toujours dans les excès nous donnons tôle basse ;

Le mal est qu’habillant nos vices en vertus ,

Notre erreur est toujours ce qui nous plaît le plus.

En dépit d’Apollon D veut écrire :

Son frère en vain l’exhorte à quitter la satire ,

Il ne veut point changer de style ni de ton ;

Il sait que, bien payé de vingt coups de bâton,

Il gagna plus cent fois , en dépit de l’envie ,

Qu’il n’a fait tout l’hiver avec sa comédie.

Laissons donc cet auteur, qui met tout à profit,

Aux dépens de son corps égayer son esprit.

Gillot , depuis vingt ans, à plaider se tourmente;

De trente-neuf procès il en perdrait quarante ;

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Tout maigre et gueux qu'il est, il veut encor plaider: L’exemple de Dandin ne saurait le brider.

Voici le fait. Dandin, pour partager sa vie,

Avait pris femme laide et servante jolie :

Conduite par l’esprit du démon du Palais ,

Chacune un beau matin lui suscite un procès :

La femme demandait que , pour fait d’impuissance ,

De permuter d’époux on lui donnât licence;

La servante voulait que Dandin fût tenu D’alimenter l’enfant qu’elle avait de son cru.

Dandin prenait en paix la bizarre aventure ,

Et se flattait du moins dans cette procédure,

Malgré tons les détoure d’un Maurice importun.

Que de ces deux procès il en gagnerait un :

11 les perdit tous deux , et , dans la même affaire,

Par un arrêt nouveau fut impuissant et père.

Il n’est point de cerveau qui n’ait quelque travers.

Saint- Jean ne sait pas lire, et veut faire des vers.

Sur un patin de liège élevant sa chaussure,

Lise veut être grande en dépit de nature.

Damis avait pour vivre huit mille écus par an ,

Hors la main du ministre; il se fait partisan.

Enfin , chaque homme est fou , tout m’oblige à le dire ;

Et, si ce n’est assez, je veux encor l’écrire.

Tout beau, me diras-tu, prédicateur en vers;

Pour trois ou quatre esprits mal timbrés , de travers , N’allez pas, emporté d’une critique vaine,

Faire ici le procès à la nature humaine.

Je sais bien, cher marquis, que lu n’as aucun trait De ces fous dont ma plume a tracé le portrait :

Mais toi, qui fais ici le sage de la Grèce,

Ton cœur n’a-t-il jamais ressenti de faiblesse?

Ce fier tyran de l’âme , Amour, ce doux poison ,

Dis-moi , n’a-t-il jamais attaqué ta raison ?

Si l’on me voit encore aux pieds de la cruelle ,

Dit un amant piqué des rigueurs d’une belle,

Que l’enfer... Doucement... Que la foudre... Eh ! de grâce, Suspendez vos serments. Le premier jour se passe ;

L’amant , comme un reclus , s’enferme en son logis ;

11 sort le jour suivant, malgré tous ses dépits;

Il va, revient, s’approche , observe la fenêtre

POESIES DIVERSES. \\<3

Où sa maîtresse exprès affecte de paraître.

Qu’arrive-t-il enfin? Deux mots dans un billet Rengagent de nouveau l’oiseau dans le filet.

Plein des nouveaux transports de son amour sincère ,

En cent mille façons il s’efforce de plaire :

Malgré son aigre voix , qui fait grincer les dents ,

11 apprend de Lambert les airs les plus touchants :

Quoique d’un &ge mûr, tourné vers les cinquante ,

Pécourt tous les matins lui montre la courante :

11 use chaque jour de parfums sur son corps Autant qu’il en faudrait pour embaumer deux morts.

Martyr des nouveautés , pour plaire à sa mailressc ,

Des marchands du Palais il épuise l’adresse ;

Changeant, à ses genoux , de geste et de maintien ,

Cent fois plus que Baron il est comédien :

Si Céiimène rit , à rire il s’évertue ;

Est-elle triste , il pleure ; a-t-elle chaud , il sue :

Se plaint-elle du troid dans le coeur du mois d’août,

Ce Protée aussitôt s’affuble d’un surtout.

Ce procédé, marquis, te paratt-il bien sage ?

De l’homme cependant voilà la vive image.

Mais je te veux prouver que l’homme est mille fois Plus dépourvu de sens que les hôtes des bois.

Est-il rien , réponds-moi , de plus cher que la vie?

Dans chaque être ici-bas celte ardeur réunie Nous apprend qu’il n’est point de bien plus précieux : Cependant l’homme seul , bravant ce don des deux ,

A sel jours tant chéris fait sans cesse la guerre ;

11 cherche à se détruire; et , craignant que sur terre Il ne manquât de place à creuser des tombeaux ,

Il va, bravant Neptune, en chercher sur les eaux.

Ce débauché, fumant de vin et de crapule ,

Met lui-même en son sein le poison qui le brûle.

Ceux que la gloire enchaîne à son char éclatant ,

Séduits du faux appât d’un espoir décevaut,

Les guerriers si hardis , vrais enfants d’Alexandre ,

Qu'un point d’honneur expose et ne saurait défendre , Combfen de fois le jour, pleins d’ùn noble transport,

Pour vivre en l’aveuir, courent-ils à la mort!

Tant qu’à la fin d’un plomb la blessure soudaine D’une confession leur épargne la peine ,

as.

POESIES DIVERSES

Et paye un créancier par un trépas d’éclat,

Aussi bien que ** par des lettres d’état.

O siècles fortunés, où la forge innocente,

Ne brûlant que pour rendre une moisson moins lente, Enfantait seulement des socs et des râteaux!

Elle ne creusait point ces terribles métaux Dont on voit les mortels , insultant à la foudre , Faire voler la mort avec trois grains de poudre.

On ne faisait amas que de blés et de vins ;

Mars n’avait point encor bâti ses magasins,

Ces affreux arsenaux, réservoirs de la guerre ,

D’où l’enfer entretient commerce avec la terre.

Voilà l’homme pourtant; et ces folles erreurs Sont les égarements dignes des plus grands cœurs.

Et tu veux , cher marquis , que je sois le seul sage , Que je me sauve seul dans un commun naufrage 1 Non , non ; conviens plutôt que, par mille raisons , Tous les fous ne sont pas aux Petites-Maisons.

Je m’appliquerais mieux au soin de la sagesse ,

S’il se trouvait encore un seul sage en la Grèce.

Mais enfin , puisqu’ici tous les hommes sont fous ,

Ce n’est pas un grand mal : hurlons avec les loups.

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